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Un conte de Micheline Boland

Au commencement, était le froid, le froid sec, vif, piquant, pénétrant, impitoyable de février. Il gelait à pierre fendre et tous grelottaient, tremblotaient, frissonnaient en dépit des écharpes, des moufles, des bonnets. Certains plus frigorifiés encore que d'autres s'enrhumaient, souffraient de gerçures, de crevasses ou d'engelures. Des visages étaient plus pâles que des draps.

Ce jour-là, le maître qui surveillait la récréation avait les mains gourdes, les pieds insensibles, la chair de poule. Machinalement, il se mit à battre la semelle pour se réchauffer un peu. Plusieurs enfants l'observèrent, s'en amusèrent, puis se mirent à l'imiter. Ainsi naquit une sorte de ronde qui les combla de joie. Ils allaient de plus en plus vite, ils riaient de l'espèce de musique qu'ils créaient de la sorte. Les corps tout entiers participaient à la danse.

Jour après jour, ils ajoutèrent quelques mouvements des mains, des bras, des hanches, des épaules, de la tête. Ils mêlèrent à leur jeu jusqu'aux plus jeunes et aux plus âgés de l'école, jusqu'aux surveillants.

Clap, clap, clap, clap. "Allez. Venez. Dansez avec nous. Réchauffez-vous." Clap, clap, clap, clap.

Certains eurent l'idée d'apporter de vieilles marmites et d'assortir la danse de judicieux tambourinages réalisés du plat de la main. Certains ajoutèrent des baguettes pour que le résultat de leurs frappes constitue une plus grande harmonie sonore.

Clap, clap, clap, clap. Aux heures de récréation, les sons se faisaient entendre jusqu'au-delà du bourg. Puis ils résonnaient encore dans les têtes des heures durant. Un tel rythme mettait de bonne humeur, rendait nettement moins frileux, faisait la nique à la froidure, à la bise glaciale, aux frimas. De village avoisinant en village avoisinant, se propagea cette nouvelle occupation enfantine.

Clap, clap, clap, clap. Début mars arriva avec son soleil timide, ses fleurs sur le point d'éclore. Jaunes, bleues, blanches, les fleurettes montrèrent le bout du nez. Jacinthes, jonquilles, narcisses, crocus, primevères apparurent plus rapidement dans la région que partout ailleurs dans le pays. La lumière solaire y fut plus généreuse. Les premières hirondelles choisirent, elles aussi, de s'installer là. Chacun y alla de sa petite ou grande explication, selon son imagination, son intelligence des choses et sa sensibilité.

"Nous avons réveillé la nature", dirent des enfants. "Vous l'avez tant et tant appelée qu'elle n'a pu résister", répliquèrent des parents. "Nous avons attisé la curiosité des feuilles et des boutons", jugèrent les maîtres. "Vous avez adressé sans le savoir une supplique au ciel et il vous a entendu", ajouta le prêtre. Devant de telles manifestations colorées et odorantes, les responsables locaux décidèrent que ce qui avait été remède à l'engourdissement deviendrait désormais un rite.

Ils fixèrent des règles pour être certains que la manœuvre porte ses fruits. Ils craignaient que les gens ne se lassent de ces martèlements incessants. Ils instaurèrent peu à peu cortèges, farandoles, auxquelles furent invités non seulement les enfants mais également les adultes. Ils déterminèrent plusieurs dates auxquelles impérativement cela devait être organisé. Ils introduisirent certains déguisements destinés à attirer les regards du soleil. Ils firent appel à des tambourineurs professionnels. Ils offrirent des grelots aux bambins. Pour ces défilés, on confectionna des habits hauts en couleurs, des sarraus et des tuniques garnies de rubans. On élabora des accessoires aussi variés qu'inattendus telles ces coiffes démesurées, ces larges ceintures, ces galons ou ces franges extraordinaires, ces chaussures aux bouts pointus ou recourbés.

Clap, clap, clap, clap. La coutume s'étendit dans des contrées de plus en plus lointaines. On dit que selon l'énergie dépensée à de telles démonstrations festives le printemps se fait plus ou moins précoce. Il paraît que toute vague de froid capitule face à pareille unanimité primesautière.








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Isabelle de contes.biz