Conte enfant
 
Fabrique un conte perso

 Conte arabe (60)
 Conte bébé (6)
 Conte chinois (16)
 Conte de fee (77)
 Conte ecole (34)
 Conte enfant (26)
 Conte japonais (32)
 Conte merveilleux (78)
 Conte mexicain (20)
 Conte russe (13)
 Conte tunisien (4)
 Contes africain (71)
 Contes andersen (57)
 Contes animaux (78)
 Contes bretons (16)
 Contes de grimm (139)
 Contes de la becasse (17)
 Contes de la crypte (34)
 Contes de noel (73)
 Contes de perrault (13)
 Contes des milles et une nuit (4)
 Contes du Maroc (3)
 Contes du monde (45)
 Contes écrits par des enfants (97)
 Contes égyptiens (2)
 Contes en ligne (72)
 Contes et légendes (26)
 Contes fantastiques (12)
 Contes hoffmann (12)
 Contes horreur halloween (3)
 Contes inde (32)
 Contes marocain (33)
 Contes scandinaves (7)
 Contes traditionnel (25)
 Fable La Fontaine (31)
 Histoire du conte (11)

 
La leçon de violon  Format imprimable  Format imprimable (pour imprimer le conte)

J’étais à Berlin, très jeune, j’avais seize ans, et je me livrais à l’étude de mon art, du fond de l’âme, avec tout l’enthousiasme que la nature m’a départi. Le maître de chapelle Haak, mon digne et très rigoureux maître, se montrait de plus en plus satisfait de moi. Il vantait la netteté de mon coup d’archet, la pureté de mes intonations ; et bientôt il m’admit à jouer du violon à l’orchestre de l’Opéra et dans les concerts de la chambre du roi. Là j’entendais souvent Haak s’entretenir avec Duport, Ritter et d’autres grands maîtres, des soirées musicales que donnait le baron de B***, et qu’il arrangeait avec tant d’aptitude et de goût que le roi ne dédaignait pas de venir quelquefois y prendre part. Ils citaient sans cesse les magnifiques compositions de vieux maîtres presque oubliés qu’on n’entendait que chez le baron, - qui possédait la plus rare collection de morceaux de musique anciens et nouveaux ; - et s’étendaient avec complaisance sur l’hospitalité splendide qui régnait dans la maison du baron, sur la libéralité presque incroyable avec laquelle il traitait les artistes. Ils finissaient toujours par convenir d’un commun accord qu’on pouvait le nommer avec raison l’astre qui éclairait le monde musical du Nord. Tous ces discours éveillaient ma curiosité ; elle s’augmentait encore bien davantage lorsqu’au milieu de leur entretien les maîtres se rapprochaient l’un de l’autre, et que, dans le bourdonnement mystérieux qui s’élevait entre eux, je distinguais le nom du baron, et que, par quelques mots qui m’arrivaient à la dérobée, je devinais qu’il était question d’études et de leçons musicales. Dans ces moments-là, je croyais surtout apercevoir un sourire caustique errer sur les lèvres de Duport ; et mon Maître était surtout l’objet de toutes les plaisanteries dont il se défendait faiblement jusqu’au moment où, appuyant son violon sur son genou pour le mettre d’accord, il s’écriait en souriant : - Après tout, c’est un charmant homme ! Je n’y tins plus. Au risque de me faire éconduire un peu rudement, je priai le maître de chapelle de me présenter au baron, et de m’emmener lorsqu’il allait à ses concerts. Haak me toisa avec de grands yeux. Je voyais déjà l’orage gronder dans ses regards ; mais tout à coup sa gravité fit place à un singulier sourire. - Bon ! dit-il. Peut-être as-tu raison. Il y a de bonnes choses à apprendre du baron. Je lui parlerai de toi, et je pense qu’il consentira à te recevoir ; car il aime assez à recevoir les jeunes artistes. Quelques jours après, je venais de jouer avec Haak quelques concertos très difficiles ; il me prit mon violon des mains, et me dit : - Allons, Carl ! c’est ce soir qu’il faut mettre ton habit des dimanches et des bas de soie. Viens me trouver : nous irons ensemble chez le baron. Il s’y trouvera peu de monde, et c’est une bonne occasion pour te présenter. Le coeur me battait de joie ; car j’espérais, sans trop savoir pourquoi, apprendre là quelque chose d’inouï, d’extraordinaire. Nous allâmes. Le baron, un homme de moyenne taille, passablement vieux, en habit à la française brodé de toutes couleurs, vint à nous dès que nous entrâmes dans le salon, et secoua cordialement la main de mon maître. Jamais je n’avais ressenti autant de respect véritable, éprouvé une impression plus favorable à la vue d’un homme de distinction. On lisait dans les traits du baron une pleine expression de bonhomie et de bonté, tandis que dans ses yeux brillait ce feu sombre qui trahit toujours l’artiste pénétré de son art. Toute ma timidité de jeune homme disparut en un instant. - Comment vous va, mon bon Haak ? avez-vous bien travaillé mon concerto ? dit le baron d’une belle voix sonore. - Eh bien ! nous verrons demain ! - Ah ! voilà sans doute le jeune homme, le brave petit virtuose dont vous m’avez parlé ? Je baissai les yeux avec honte ; je sentais mes joues rougir et brûler. Haak prononça mon nom, fit l’éloge de mes dispositions, et parla de mes progrès rapides. Ainsi, dit le baron en se tournant vers moi, c’est le violon que tu as choisi pour ton instrument, mon garçon ? Mais as-tu bien pensé que le violon est le plus difficile de tous les instruments qui aient jamais été inventés ? Sais-tu que cet instrument cache, sous sa simplicité presque misérable, les plus voluptueux trésors de tons que la nature ait produits ; que ces cordes et ce bois sont un tout merveilleux qui ne se révèle qu’à un petit nombre d’hommes élus du ciel ? Sais-tu certainement, ton esprit te dit-il avec fermeté, que tu pénétreras au fond de ce mystère ? D’autres que toi, et en grand nombre, ont cru à leur vocation, et sont restés toute leur vie de pitoyables racleurs. Je ne voudrais pas te voir augmenter le nombre de ces malheureux, mon fils. - Bon ! tu vas me jouer quelque chose ; je te dirai où tu en es, et tu suivras mon conseil. Il t’arrivera peut-être ce qui est arrivé à Carl Stamitz, qui rêvait des miracles qu’il devait faire un jour sur son violon : je lui ouvris l’intelligence, et vite, vite il jeta son violon sous le poêle, prit la basse, et fit bien. Sur cet instrument-là il pouvait étendre à plaisir ses grands doigts pattus, et il joua passablement. Bon ! - Me voici prêt à t’entendre, mon garçon. Je restai confondu de ce singulier discours. Les paroles du baron produisirent sur moi une impression profonde, et j’éprouvai un découragement affreux en songeant que j’avais entrepris une tâche pour laquelle je n’avais peut-être pas été créé. On se disposait à jouer les trois nouveaux quartetti de Haydn, qui étaient alors dans toute leur nouveauté. Mon maître tira son violon de sa boîte, mais à peine eut-il touché les cordes de l’instrument pour le mettre d’accord, que le baron se boucha les oreilles avec ses deux mains, et s’écria comme hors de lui : - Haak, Haak ! je vous en prie, pour l’amour de Dieu, comment pouvez-vous me gâter tout votre jeu avec ces misérables accords criards ! Or le maître de chapelle avait un des plus magnifiques et des plus merveilleux violons que j’eusse jamais vus et entendus, un véritable et authentique Antonio Stradivarius ; et rien ne l’irritait plus que de voir quelqu’un se refuser à rendre les honneurs convenables à son instrument favori. Aussi ne fus-je pas peu surpris en le voyant remettre tranquillement le violon dans la boîte. Il savait sans doute ce qui allait arriver car à peine eut-il retiré la clef de la boîte, que le baron, qui venait de sortir du salon, reparut apportant avec précaution dans ses bras, comme un nouveau-né, une longue boîte recouverte de velours rouge et ornée de galons d’or. - Je veux vous faire un honneur, mon cher Haak ! dit-il. Vous vous servirez aujourd’hui du plus beau et du plus ancien de mes violons. C’est un véritable Gramulo, et auprès de ce vieux maître, son élève Stradivarius n’est qu’un apprenti. Tartini ne voulait jamais jouer sur d’autres violons que sur des Gramulo. Recueillez-vous bien, afin que mon Gramulo consente à vous ouvrir tous ses trésors. Le baron ouvrit la boîte, et j’aperçus un instrument dont la forme annonçait une haute antiquité. Tout auprès gisait l’archet le plus singulier du monde, qui semblait, par sa courbure exagérée, plutôt destiné à lancer des flèches qu’à arracher les sons des cordes. Le baron tira l’instrument de son coffre avec les précautions les plus solennelles, et le présenta au maître de chapelle, qui le reçut avec non moins de cérémonie. - Pour l’archet, dit le baron en souriant et en frappant légèrement sur l’épaule de mon maître, pour l’archet, je ne vous le remets pas ; car vous ne vous entendez pas à le conduire ; aussi de votre vie ne parviendrez-vous à la perfection véritable ! Cet archet, dit le baron en l’élevant et le contemplant d’un oeil brillant d’enthousiasme, cet archet ne pouvait servir qu’au grand et immortel Tartini ; et, après lui, il n’est sur toute l’étendue de la terre que deux de ses écoliers qui aient été assez heureux pour s’approprier le jeu riche, pénétrant et moelleux qu’on n’obtient qu’avec un tel archet. L’un est Nardini. C’est maintenant un vieillard de soixante-dix ans, qui n’a plus de puissance en musique qu’au fond de son âme. L’autre, vous le connaissez déjà, messieurs ; c’est moi. Je suis donc le seul, l’unique en qui survit l’art de jouer du violon ; et je n’épargne pas mon zèle et mes efforts pour propager cet art, dont Tartini fut le créateur. - Mais ! - Commençons, messieurs ! Les quartetti de Haydn furent alors joués, comme on le pense, avec une perfection telle que l’exécution ne laissa rien à désirer. Le baron était là, assis, les yeux fermés et se dandinant sur son siège. Tout à coup, il se leva, s’approcha des exécutants, jeta les yeux sur la partition en fronçant les sourcils, puis fit un léger pas en arrière, se recula tout doucement jusqu’à son fauteuil, s’y replaça, laissa tomber sa tête sur ses mains, souffla, gémit et gronda sourdement. - Halte ! s’écria-t-il tout à coup à un passage en adagio, riche de chant et de mélodie ; arrêtez ! Par les dieux, c’est là du chant de Tartini tout pur ; mais vous ne l’avez pas bien compris. Encore une fois, je vous en prie ! Et les maîtres reprirent en souriant et à grands coups d’archet ce passage, et le baron gémit et pleura comme un enfant. Lorsque les quartetti furent achevés, le baron s’écria : - Un homme divin, cet Haydn ! Il sait aller à l’âme ; mais quant à écrire pour le violon, il ne s’en doute guère. Peut-être aussi n’y a-t-il jamais songé ; car il eût alors écrit dans la seule véritable manière, comme Tartini, et vous ne pourriez pas le jouer ! Ce fut mon tour de jouer quelques variations que Haak avait placées devant moi. Le baron se tint tout près de moi, le visage sur mes notes. On imagine la crainte dont je fus saisi en commençant, un si rude critique à mes côtés. Mais bientôt un vigoureux allégro m’entraîna tout entier. J’oubliai le baron, et je pus me mouvoir en liberté dans toute l’étendue du cercle de mes facultés, dont je disposai librement. Lorsque j’eus fini, le baron me frappa sur l’épaule et dit en souriant : - Tu peux t’en tenir au violon, mon fils ; mais tu n’entends encore rien au coup d’archet et aux démanchés, ce qui provient sans doute de ce que tu as manqué jusqu’à ce jour d’un bon maître. On alla se mettre à table ; elle était dressée dans la salle voisine ; la profusion qui y régnait allait jusqu’à la prodigalité. Les maîtres firent bravement honneur au repas. La conversation, qui devenait de plus en plus animée, roulait exclusivement sur la musique. Le baron étala des trésors de connaissances précieuses ; son jugement, vif et pénétrant, montrait non pas seulement un amateur distingué, mais un artiste achevé, un virtuose plein de pensée et de goût. Je fus surtout frappé des portraits des violonistes qu’il nous peignait tour à tour. J’en veux rassembler quelques souvenirs. - Copelli, dit le baron, ouvrit le premier la route. Ses compositions ne peuvent être jouées qu’à la manière de Tartini ; et il est facile de prouver qu’il a reconnu toute la grandeur du rôle de son instrument. Pugnani est un violon passable : il a du ton et beaucoup d’intelligence ; mais son trait est trop mou dans certains appogiamenti. Que ne m’avait-on pas dit de Gemianini ! Lorsque je l’entendis pour la dernière fois, à Paris, il y a trente ans, il jouait comme un somnambule qui gesticule en rêvant ; et c’était aussi un rêve pénible que de l’entendre : ce n’était qu’un tempo rubato sans style et sans terme. Malédiction sur cet éternel tempo rubato ! il perd les meilleurs violons. Je lui jouai mes sonates ; il vit son erreur, et voulut prendre de mes leçons, ce que je lui accordai volontiers : mais l’enfant était déjà trop enfoncé dans sa méthode ; il avait trop vieilli là-dessus : il était dans sa soixante-onzième année. - Que Dieu pardonne à Giardini et ne lui fasse pas payer dans l’éternité ! mais c’est lui qui, le premier, a mangé le fruit de l’arbre de la science, et fait, de tous les violons qui l’ont suivi, de coupables pécheurs ; c’est le premier de tous les extravagants. Il ne songe qu’à sa main gauche et aux doigts sautilleurs, et il ne se doute pas le moins du monde que l’âme du chant gît dans la main droite, et que, de chacune de ses pulsations s’échappent les battements du coeur tels qu’ils retentissent dans notre sein. A chacun de ces extravagants je souhaiterais un Jomelli, debout à leur côté, qui les réveillât de leur cauchemar par un vigoureux soufflet, comme le brave Jomelli le fit en effet lorsque Giardini gâta en sa présence un morceau magnifique. - Quant à Lulli, c’est un fou plus complet encore ; le drôle est un véritable danseur de corde. Il ne saurait jouer un adagio, et tout son talent consiste dans les gambades ridicules qui lui valent l’admiration des ignorants. Je le dis hautement : avec moi et avec Nardini s’éteindra l’art de jouer du violon. Le jeune Viotti est un excellent artiste, plein de bonnes dispositions. Il me doit tout ce qu’il sait ; car c’est un de mes élèves les plus assidus. Mais puis-je tout faire ? Point de persévérance, point de patience ! Il s’est échappé de mon école. J’espère mieux former Kreutzer : il a profité de mes leçons, et il les mettra en pratique à son retour à Paris. Mon concerto que vous étudiez avec moi maintenant, Haak, il ne le joue pas trop mal, en vérité ; mais il lui manque toujours un poignet pour se servir de mon archet. Pour Giarnowicki, je ne veux pas qu’il passe le seuil de ma porte ; c’est un fat et un ignorant qui se permet de mal parler de Tartini, le maître des maîtres, et qui se moque de mes leçons. Il y a aussi ce petit garçon, ce Rode, qui promet de s’instruire en m’écoutant, et qui pourra bien devenir un jour maître de son archet. - Il est de ton âge, mon garçon, dit le baron en se tournant vers moi, mais plus grave, d’une nature plus réfléchie. - Toi, tu me sembles un peu étourdi. Bon ! cela se passe. Pour vous, mon cher Haak, je fonde maintenant de grandes espérances sur vous ! Depuis que je vous dirige, vous êtes devenu un tout autre homme. Continuez à persévérer dans votre zèle, et n’épargnez pas une heure. Vous savez que je ne badine pas là-dessus. Je demeurai frappé de surprise de tout ce que j’avais entendu. J’eus la plus grande peine à attendre le moment d’interroger mon maître, et de lui demander s’il était vrai que le baron fût réellement le premier violon de l’époque, et si véritablement lui, mon maître, prenait de ses leçons ! Haak me répondit que, sans nul doute, il se faisait un devoir de prendre des leçons du baron, et que je ferais fort bien d’aller le trouver un matin, et de le supplier de vouloir bien m’honorer de ses conseils. A toutes mes questions sur le talent du baron, le maître de chapelle ne répondit rien et resta impénétrable, répétant seulement que je me trouverais fort bien de suivre son exemple. Au milieu de tous ces propos, le sourire singulier qui se montrait sans cesse sur les lèvres de Haak ne m’échappait pas. Et lorsque je m’en allai bien humblement présenter mes désirs au baron, lorsque je lui vins déclarer que l’amour le plus ardent, l’enthousiasme le plus vrai pour mon art m’animaient, son regard, d’abord fixe et surpris, prit insensiblement l’expression d’une douce bienveillance. - Mon garçon, mon garçon, lui dit-il, en t’adressant à moi, à moi, l’unique joueur de violon qui ait survécu aux grands maîtres, tu prouves que tu portes en toi un véritable coeur d’artiste. Je voudrais bien t’aider dans ta marche et te soutenir ; mais le temps, le temps, où prendre le temps ? - Ton maître Haak me donne beaucoup à faire, et puis j’ai maintenant ce jeune homme, ce Durand qui veut se faire entendre en public, et qui s’est bien aperçu que cela ne pouvait avoir lieu avant que d’avoir fait un cours sous ma direction. - Voyons ! Attends, attends ! - Entre le déjeuner et le dîner, - ou bien pendant le déjeuner. - Oui, j’ai alors une heure qui me reste. Mon garçon, viens me trouver ponctuellement tous les jours, à midi : je violonnerai avec toi jusqu’à une heure ; ensuite vient Durand. Vous pouvez imaginer que dès le lendemain, à l’heure dite, j’accourus chez le baron, le coeur gros d’espoir. Il ne me permit pas de tirer un seul son du violon que j’avais apporté, et me mit dans les mains un gothique instrument d’Antonio Amati. Jamais je ne m’étais servi d’un semblable instrument. Le ton céleste qui s’élevait des cordes me ravit. Je me perdis en passages hardis, je laissai le torrent harmonique s’élever en bouillonnant comme une vague furieuse, et retomber légèrement en cascade murmurante. Je crois que je me surpassai, que je jouai mieux dans ce premier moment, sous l’influence de cette situation si nouvelle, que dans tout le reste de ma vie. Le baron secoua la tête d’un air mécontent, et me dit enfin, lorsque j’eus terminé le morceau : - Mon garçon, il faut oublier tout cela. D’abord, tu tiens ton archet d’une façon misérable ! Il me montra la manière dont il fallait tenir son archet, selon Tartini. Je crus d’abord que je ne pourrais pas produire un son de cette manière ; mais, à mon grand étonnement, à peine eus-je repris tous les passages que je venais d’exécuter, que je m’aperçus de l’extrême facilité et des avantages que me donnait cette méthode. - Allons ! dit le baron, nous allons commencer la leçon. File un son, mon garçon, et soutiens-le le plus longtemps que tu pourras. Ménage l’archet, ménage l’archet : l’archet est pour le violon ce qu’est l’haleine pour le chanteur. Je fis ce qu’il me disait, et je ne pus m’empêcher de me réjouir en voyant que je réussissais à produire un ton vigoureux, que je menai du pianissimo au fortissimo, et que je fis lentement descendre, à longs traits d’archet, par une belle dégradation. - Vois-tu bien, mon fils, s’écria le baron, tu peux exécuter de beaux passages, faire des bonds à la mode, des traits sautillants et des démanchés ; mais tu ne saurais soutenir le ton comme il convient. Allons, je vais te montrer ce qu’on peut faire sortir d’un violon. Il me prit l’instrument des mains, posa l’archet tout près du chevalet. - Non. Ici les termes me manquent, en vérité, pour exprimer ce qui en résulta ! L’archet tremblottant fouetta la corde, la fit siffler, geindre, gémir et miauler d’une façon à crisper les nerfs les moins délicats : on eût dit d’une vieille femme, le nez comprimé par des lunettes, et s’efforçant de retrouver l’air d’une vieille chanson. En même temps, ses regards se portaient au ciel avec une expression de ravissement divin, et lorsqu’il cessa enfin de promener le maudit archet sur les cordes, ses yeux brillèrent de plaisir, et il s’écria avec une émotion profonde : - Voilà un ton ! voilà ce qu’on appelle filer un son ! Jamais je ne m’étais trouvé dans une situation semblable. Le fou rire qui me prenait à la gorge s’évanouissait à la vue du vénérable vieillard dont les traits étaient illuminés par l’enthousiasme ; et puis toute cette scène me faisait l’effet d’une apparition diabolique, si bien que le coeur me battait violemment, et que j’étais hors d’état de proférer une parole. - N’est-ce pas, mon fils, dit le baron, que cela t’a pénétré jusqu’au fond de l’âme ? Tu n’aurais jamais pu soupçonner qu’il y eût une si grande puissance dans cette pauvre petite affaire que voilà, avec ses quatre maigres cordes. Allons ! approche, mon garçon, et bois un coup pour te remettre. Il me versa un verre de vin de Madère, qu’il me fallut vider, en l’accompagnant d’un biscuit qu’il prit sur la table. Une heure sonna. - C’est assez pour aujourd’hui, dit le baron. Va, mon fils, et reviens bientôt. - Tiens, prends ceci. Le baron me remit une papillote, dans laquelle je trouvai un beau ducat hollandais cordonné. Dans l’excès de ma surprise, je courus trouver mon maître, et je lui racontai tout ce qui s’était passé. Il se mit à rire aux éclats. - Tu vois maintenant comment les choses se passent avec notre baron et ses leçons, me dit-il. Il te traite en commençant, et ne te donne qu’un ducat par leçon. Quand tu auras fait des progrès, selon lui, il augmentera tes honoraires. Moi, je reçois maintenant un louis, et Durand a, je crois, deux ducats. Je ne pus m’empêcher de lui remontrer qu’il n’était pas bien de mystifier ainsi ce bon vieux gentilhomme, et de lui tirer ses ducats de la sorte. - Sache donc, lui dit le maître, que tout le bonheur du baron consiste à donner ses leçons ; que si moi et d’autres maîtres nous repoussions ses conseils, il nous décrierait dans le monde musical, où il passe pour un juge infaillible ; que d’ailleurs, exécution à part, c’est un homme qui entend parfaitement la théorie de l’art, et dont les réflexions sont extrêmement judicieuses. Visite-le donc assidûment, et, sans t’arrêter aux folies qu’il débite, tâche de profiter des éclairs de sens et de raison qu’il montre chaque fois qu’il parle de la philosophie de l’art : tu t’en trouveras bien. Je suivis le conseil de mon maître. Plus d’une fois, j’eus peine à étouffer un éclat de rire qui me prenait lorsque le baron s’emparait de l’archet et le promenait d’une manière extravagante sur le dos du violon, en prétendant qu’il jouait le plus admirable solo de Tartini, et qu’il était le seul homme du monde en état d’exécuter pareille musique ; mais bientôt, lorsqu’il déposait l’instrument et qu’il se livrait à des réflexions qui m’enrichissaient de connaissances profondes, je sentais au gonflement de mon sein, à l’enthousiasme qui m’animait pour l’art magnifique dont il décrivait si bien les merveilles, que mon coeur lui devait une reconnaissance profonde. Puis, lorsque je jouais dans ses concerts et que j’obtenais quelques applaudissements, le baron souriait avec orgueil et regardait autour de lui, en disant : - C’est à moi que ce jeune homme doit son talent ; à moi, l’élève du grand Tartini ! Et, à mon grand profit, je continuai de prendre ses leçons - et ses beaux ducats.







Les contes sont la propriété de leurs auteurs.
Envoyez moi vos contes sur ce mail (ajoutez votre nom, prénom et âge), je les mettrai en ligne avec plaisir!
Isabelle de contes.biz