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Le violon de Crémone  Format imprimable  Format imprimable (pour imprimer le conte)

I

Le conseiller Crespel est l’homme le plus merveilleux qui se soit offert à mes yeux, dans le cours de ma vie. Lorsque j’arrivai à H... où je devais séjourner quelque temps, toute la ville parlait de lui, car alors il était dans tout le feu de son originalité. Crespel s’était rendu célèbre comme juriste éclairé, et comme profond diplomate. Un souverain qui n’était pas peu puissant en Allemagne, s’était adressé à lui pour composer un mémoire, adressé à la cour impériale, relativement à un territoire sur lequel il se croyait des prétentions bien fondées. Ce mémoire produisit les plus heureux résultats, et comme Crespel s’était plaint une fois, en présence du prince, de ne pouvoir trouver une habitation commode, celui-ci, pour le récompenser, s’engagea à subvenir aux frais d’une maison, que Crespel ferait bâtir à son gré. Le prince lui laissa même le choix du terrain ; mais Crespel n’accepta pas cette dernière offre, et il demanda que la maison fût élevée dans un jardin qu’il possédait aux portes de la ville, et dont la situation était des plus pittoresques. Il fit l’achat de tous les matériaux nécessaires, et les fit transporter au lieu désigné. Dès lors, on le vit tout le jour, vêtu d’un costume confectionné d’après ses principes particuliers, broyer la chaux, amasser les pierres, toiser, creuser, et se livrer à tous les travaux manouvriers. Il ne s’était adressé à aucun architecte, il n’avait pas tracé le moindre plan. Enfin cependant, un beau jour il alla trouver un honnête maître maçon de H..., et le pria de se rendre dès le lendemain matin, au lever du jour, dans son jardin, avec un grand nombre d’ouvriers pour bâtir sa maison. Le maître maçon s’inforrna tout naturellement des devis, mais il fut bien surpris lorsque Crespel lui répondit qu’il n’avait pas besoin de tout cela, et que l’édifice s’achèverait bien sans ces barbouillages. Le jour suivant, le maître maçon venu avec ses gens trouva Crespel auprès d’une fosse tracée en carré régulier.
C’est ici, dit le conseiller, qu’il faudra placer les fondations de ma maison ; puis, je vous prierai d’élever les quatre murailles, jusqu’à ce que je vous dise : - C’est assez. - Sans fenêtres, sans portes, sans murs de traverse ? demanda le maçon presque épouvanté de la singularité de Crespel. - Comme je vous le dis, mon brave homme, répondit tranquillement Crespel ; le reste s’arrangera tout seul. La promesse d’un riche paiement décida seule le maître maçon à entreprendre cette folle construction ; mais jamais édifice ne s’éleva plus joyeusement, car ce fut au milieu des éclats de rire continuels des travailleurs, qui ne quittaient jamais le terrain où ils avaient à boire et à manger en abondance. Ainsi les quatre murailles montèrent dans les airs, avec une rapidité incroyable, enfin, un jour Crespel s’écria : Halte ! aussitôt les pioches et les marteaux cessèrent de retentir, les travailleurs descendirent de leurs échafauds, et Crespel se vit entouré d’ouvriers qui lui demandaient ce qu’il fallait faire.
Place ! s’écria Crespel en les écartant de la main, et courant à l’extrémité de son jardin, il se dirigea lentement vers son carré de pierres, secoua la tête d’un air mécontent en approchant d’un des murs, courut à l’autre extrémité du jardin, revint encore et secoua de nouveau sa tête. Il fit plusieurs fois ce manège, jusqu’à ce qu’enfin il allât donner droit du nez contre un pan de mur. Alors il s’écria : - Arrivez, mes amis ! faites-moi ici une porte. En même temps, il en donna la hauteur et la largeur. On la perça aussitôt, selon les indications. Dès qu’elle fut pratiquée, il entra dans la maison et se mit à rire d’un air satisfait, lorsque le maître maçon lui fit remarquer qu’elle avait juste la hauteur d’une maison à deux étages. Crespel se promenait de long en large dans l’enceinte des quatre murs, suivi des maçons, portant pelles et pioches, et dès qu’il s’écriait : - Ici une fenêtre de six pieds de haut et de quatre de large ! là une lucarne de deux pieds ! on les exécutait aussitôt. Ce fut justement pendant cette opération que j’arrivai à H... C’était un plaisir que de voir des milliers de gens assemblés autour du jardin, qui poussaient de grands cris de joie, quand on voyait de nouveau tomber quelque pierre, et qu’une fenêtre apparaissait subitement, là où on n’eût pas soupçonné qu’il dût s’en trouver une. Le reste de la construction de l’édifice et les autres travaux furent accomplis de cette manière et avec la même soudaineté. La singularité grotesque de toute l’entreprise, la surprise qu’on éprouva en voyant qu’après tout, la maison prenait un assez bon aspect, et surtout la libéralité de Crespel, entretinrent la bonne humeur de tous les ouvriers qui commencèrent à exécuter les projets du conseiller. Toutes les difficultés se trouvèrent ainsi vaincues, et en peu de temps, il s’éleva une grande maison qui avait extérieurement l’aspect le plus bizarre, car toutes les parties y semblaient jetées au hasard, mais dont l’intérieur offrait mille agréments, et dont l’arrangement était d’une commodité extrême. Tous ceux qui la visitèrent furent d’accord en cela, et moi-même je ne pus en disconvenir lorsqu’une connaissance plus intime avec Crespel m’eut ouvert sa maison.

II

Je n’avais pas encore pu voir l’original conseiller, sa maison l’occupait tellement qu’il ne s’était pas montré chez le professeur M..., où il avait coutume de dîner une fois chaque semaine. Il lui avait même dit qu’il ne franchirait pas la porte de son jardin avant l’inauguration de sa nouvelle demeure. Tous les amis et toutes les connaissances de Crespel s’attendaient à un grand repas à cette occasion ; mais Crespel n’invita que les maîtres, les compagnons et les apprentis qui avaient coopéré à la construction du bâtiment. Il les traita de la façon la plus splendide. Des maçons entamaient de fins pâtés de venaison, de pauvres menuisiers se régalaient de faisans dorés, et les truffes, les poissons monstrueux, les fruits les plus rares étaient entassés en abondance devant les malheureux. Le soir, vinrent leurs femmes et leurs filles, et il y eut un grand bal. Crespel valsa plusieurs fois avec des femmes de maîtres, puis alla se placer au milieu de l’orchestre, prit un violon, et dirigea les contredanses jusqu’au matin. Quelques jours après cette farce, qui donna au conseiller Crespel le renom d’un ami du peuple, je le trouvai chez son ami, le professeur M... Sa conduite fut des plus singulières. Ses mouvements étaient si brusques et si gênés que je m’attendais à chaque instant à le voir se blesser, ou à briser quelque meuble ; mais ce malheur n’arriva pas, et on ne le redoutait pas sans doute, car la maîtresse de la maison ne montra nulle inquiétude en le voyant tourner à grands pas autour d’une table chargée de tasses de porcelaine, manoeuvrer près d’un grand miroir et prendre dans ses mains un vase de fleurs admirablement peint, pour en admirer les couleurs. En général, Crespel examina dans le plus grand détail, avant le repas, tout ce qui se trouvait dans la chambre du professeur ; il alla même jusqu’à monter sur un fauteuil et détacher un tableau pour le lorgner plus à l’aise. A table il parla beaucoup et avec une chaleur extrême, passant quelquefois d’une chose à une autre sans transition, souvent s’étendant sur un sujet jusqu’à l’épuiser, y revenant sans cesse, le retournant de mille manières, s’abandonnant à vingt digressions d’une longueur infinie, et qui toutes ramenaient le sujet éternel. Sa parole était tantôt rauque et criarde, tantôt basse et modulée ; mais jamais elle ne convenait à ce dont il parlait. Il fut question de musique, et on vanta fort un nouveau compositeur. Crespel se mit à rire, et dit d’un ton doux et presque chantant : - Je voudrais que Satan emportât ce maudit aligneur de notes, à dix mille millions de toises au fond des enfers ! Puis, il ajouta d’une voix terrible : - Elle ! c’est un ange du ciel, c’est un tout divin formé des accords les plus purs ! la lumière et l’astre du chant ! - A ces mots, ses yeux se remplirent de larmes. - Il fallut qu’on se souvînt qu’une heure auparavant, il avait été question d’une cantatrice célèbre. On servit un rôti de lièvre. Je remarquai que Crespel séparait soigneusement sur son assiette, les os de la chair, et qu’il s’informa longuement de la patte, que la fille du professeur, enfant de cinq ans, lui apporta en riant. Pendant le repas, le conseiller avait regardé plusieurs fois les enfants d’un air amical. Ils se levèrent à la fin du repas s’approchèrent de lui, non sans quelque crainte toutefois et sans se tenir à trois pas. On apporta le dessert. Le conseiller tira de sa poche une jolie cassette dans laquelle se trouvait un petit tour d’acier. Prenant alors un os du lièvre qu’il avait mis à part, il se mit à le tourner, et confectionna avec une vitesse et une rapidité incroyable, de petites boîtes, des boules, des quilles, des corbeilles et mille autres bagatelles que les enfants reçurent en poussant des cris de joie. Au moment de se lever de table, la nièce du professeur dit à Crespel : - Que devient notre bonne Antonie, cher conseiller ? Crespel fit une grimace affreuse, et son visage prit une expression diabolique. - Notre chère Antonie ?répéta-t-il d’une voix aussi douce que désagréable. Le professeur s’avança vivement. Je lus dans le regard sévère qu’il lança à sa nièce, qu’elle avait touché une corde qui résonnait d’une manière dissonante dans l’âme de Crespel. - Comment va le violon ? demanda le professeur d’un ton gaillard, en prenant les mains du conseiller. Le visage de Crespel s’éclaircit, et il répondit d’une voix tonnante : - Admirablement, professeur ; vous savez ce beau violon d’Amati, dont je vous ai parlé, et qu’un heureux hasard a fait tomber dans mes mains. J’ai commencé à le mettre en pièces aujourd’hui. J’espère qu’Antonie aura soigneusement achevé de le briser. - Antonie est une bonne fille, dit le professeur. - Oui vraiment, elle l’est ! s’écria le conseiller en se retournant subitement pour prendre sa canne et son chapeau et en gagnant la porte. Je vis dans la glace que de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Dès que Crespel fut parti, je pressai le professeur de me dire quels rapports le conseiller avait avec les violons et surtout avec Antonie. - Ah ! dit le professeur, le conseiller est un homme tout à fait merveilleux, et il fait des violons d’une manière aussi folle qu’il fait tout le reste. - Il fait des violons ? demandai-je tout étonné. - Oui, reprit le professeur ; Crespel confectionne, au dire des connaisseurs, les meilleurs violons que l’on connaisse depuis bien des années. Autrefois, quand il avait fait un bon instrument, il permettait à ses amis de s’en servir, mais depuis quelque temps il n’en est plus ainsi. Dès que Crespel a achevé un violon, il en joue lui-même une heure ou deux, avec une puissance admirable et une expression entraînante, puis il l’accroche auprès des autres, sans jamais y toucher et sans souffrir qu’on y touche. Quand un violon d’un ancien maître se trouve en vente, Crespel l’achète à quelque prix qu’on veuille le vendre. Mais il agit à peu près de même qu’avec les violons qu’il fait ; il en joue une seule fois, puis il le démonte pour en examiner la structure intérieure, et s’il n’y découvre pas ce qu’il cherche, il en jette les débris d’un air mécontent, dans une grande caisse qui est déjà remplie de débris de violon. - Mais Antonie ? demandai-je avec vivacité. - Quant à cela, dit le professeur, c’est une chose qui me ferait abhorrer le conseiller, si la bonté de son caractère, qui va jusqu’à la faiblesse, ne me donnait la certitude qu’il y a là quelque circonstance ignorée. Lorsqu’il y a quelques années, le conseiller vint s’établir ici, il vivait en solitaire, avec une vieille servante, dans une maison obscure d’une rue éloignée. Bientôt, il éveilla, par mille singularités, la curiosité de ses voisins, et dès qu’il remarqua que l’attention se portait sur lui, il chercha et trouva des connaissances. Partout, comme dans ma maison, on s’accoutuma à le voir, et bientôt il devint indispensable. Son abord brusque et sévère n’empêcha pas les enfants de le chérir, et son air imposant le préservait en même temps de leurs inoportunités. Vous avez vu aujourd’hui, vous-même, par quelles séductions variées il sait gagner leur coeur. Après avoir séjourné ici quelque temps, il partit tout à coup sans que personne connût le lieu où il s’était retiré. Quelques mois après, il revint. Dans la soirée qui suivit le retour de Crespel, on vit ses fenêtres éclairées d’une façon extraordinaire. Cette circonstance éveilla l’attention des voisins, et on ne tarda pas à entendre une voix ravissante, une voix de femme, accompagnée par un piano. Puis on entendit le son d’un violon qui luttait d’énergie, de force et de souplesse avec la voix. On reconnut aussitôt que c’était le conseiller qui jouait de cet instrument. Moi-même je me mêlai à la foule immense que ce merveilleux concert avait rassemblée autour de la maison du conseiller, et je dois convenir, qu’auprès de cette voix pénétrante, le chant de la plus célèbre cantatrice m’eût semblé fade et sans expression ; jamais je n’avais conçu l’idée de ces sons si longtemps soutenus, de ces trillements du rossignol, de ces gammes, s’élevant, tantôt jusqu’au son de l’orgue, et tantôt descendant jusqu’au murmure le plus léger. Il ne se trouvait personne qui ne fût sous le charme de cet enchantement, et lorsque la cantatrice gardait le silence, on entendait chacun reprendre haleine, tant le silence était profond. Il était près de minuit, lorsqu’on entendit le conseiller parler violemment ; une voix d’homme lui répondait et semblait lui faire des reproches, et la voix entrecoupée d’une jeune fille exprimait des accents plaintifs. Le conseiller parlait toujours avec plus de colère, jusqu’à ce qu’enfin sa voix reprît le ton chantant que vous lui connaissez. Un cri perçant de la jeune fille l’interrompit ; puis il régna un profond silence. Quelques moments après, un jeune homme se précipita en gémissant hors de la maison, et se jeta dans une chaise de poste qui l’attendait et qui partit rapidement. Le jour suivant, le conseiller parut et se montra fort serein. Personne n’eut le courage de l’interroger sur les événements de la nuit. La vieille servante dit seulement, que le conseiller avait amené avec lui une charmante fille qu’il nommait Antonie, et qui chantait merveilleusement ; qu’un jeune homme l’avait également accompagné. Il semblait aimer tendrement Antonie, et il était sans doute son fiancé ; mais le conseiller l’avait forcé de partir subitement. - Les rapports du conseiller avec Antonie ont été jusqu’à ce jour un mystère, mais il est certain qu’il tyrannise la pauvre fille de la manière la plus odieuse. Il la garde comme le docteur Bartholo gardait sa pupille ; et à peine permet-il qu’elle regarde par la fenêtre. Si quelquefois, cédant à de pressantes instances, il la mène avec lui, sans cesse il la poursuit de ses regards, et il ne souffre pas qu’on fasse entendre un seul accent musical près d’elle, encore moins qu’Antonie chante. Il ne lui permet pas non plus de chanter dans sa maison ; aussi, le chant qu’elle a fait entendre dans cette nuit mémorable est demeuré comme une tradition, et ceux même qui ne s’y trouvèrent pas, disent souvent, lorsqu’une cantatrice nouvelle vient débuter : - Ce chant-là n’est rien. Antonie seule sait chanter !

III

On sait combien les choses fantastiques me frappent et me touchent. Je jugeai indispensable de faire la connaissance d’Antonie. J’avais déjà appris quelques unes des conjonctures du public sur cette jeune fille, mais je ne soupçonnais pas qu’elle vécût dans la ville, et qu’elle se trouvât sous la domination du bizarre Crespel. Dans la nuit suivante, je rêvai tout naturellement du chant merveilleux d’Antonie, et comme elle me suppliait fort tendrement, dans un adagio, composé par moi-même, de la sauver, je fus bientôt résolu à devenir un second Astolfe, et à pénétrer dans la maison de Crespel, comme dans le château enchanté d’Alcine. Les choses se passèrent plus paisiblement que je ne l’avais pensé ; car, à peine eus-je vu deux ou trois fois le conseiller, et lui eus-je parlé avec quelque chaleur de la structure des bons violons, qu’il m’engagea lui-même à visiter sa maison. Je me rendis à son invitation, et il étala devant moi son trésor de violons. Une douzaine de ces instruments était appendue dans son cabinet. J’en remarquai un portant les traces d’une haute antiquité, et fort richement sculpté. Il était suspendu au-dessus des autres, et une couronne de fleurs, dont il était surmonté, semblait le désigner comme le roi des instruments.
Ce violon, me dit Crespel, est un morceau merveilleux d’un artiste inconnu, qui vivait sans doute du temps de Tartini. Je suis convaincu qu’il y a dans sa construction intérieure quelque chose de particulier, et qu’un secret, que je poursuis depuis longtemps, se dévoilera à mes yeux, lorsque je démonterai cet instrument. Riez de ma faiblesse si vous voulez ; mais cet objet inanimé à qui je donne, quand je le veux, la vie et la parole, me parle souvent d’une façon merveilleuse, et lorsque j’en jouai pour la première fois, il me sembla que je n’étais que le magnétiseur qui excite le somnambule, et l’aide à révéler ses sensations cachées. Vous pensez bien que cette folie ne m’a jamais occupé sérieusement, mais il est à remarquer que je n’ai jamais pu me décider à détruire cette sotte machine. Je suis content aujourd’hui de ne pas l’avoir fait ; car, depuis qu’Antonie est ici, je joue quelquefois de ce violon devant elle. Antonie l’écoute, avec plaisir, avec trop de plaisir ! Le conseiller prononça ces dernières paroles avec un attendrissement visible ; cela m’enhardit. - 0 mon cher conseiller ! lui dis-je, ne voudriez-vous pas en jouer devant moi ? Crespel prit son air mécontent, et me dit de sa voix chantante et modulée : - Non, mon cher étudiant ! et la chose en resta là. Il me fit encore voir mille raretés puériles ; enfin, il ouvrit une petite cassette, en tira un papier plié qu’il me mit dans la main, en me disant solennellement : - Vous êtes un ami de l’art ; prenez ce présent comme un souvenir qui doit vous être éternellement cher. A ces mots, il me poussa doucement par les deux épaules vers la porte et m’embrassa sur le seuil. A proprement parler, c’est ainsi qu’il me chassa d’une façon toute symbolique. En ouvrant le papier, j’y trouvai un petit fragment de quinte, d’une ligne de longueur ; sur le papier se trouvaient ces mots : - Morceau de la quinte dont se servait pour son violon le célèbre Stamitz, dans le dernier concert qu’il donna avant sa mort.
La promptitude avec laquelle j’avais été congédié, lorsque j’avais parlé d’Antonie, me fit penser que je ne la reverrais jamais ; mais il n’en fut pas ainsi, car lorsque je revins pour la seconde fois chez le conseiller, je trouvai Antonie dans sa chambre ; elle l’aidait à ajuster les morceaux d’un violon. L’extérieur d’Antonie ne fit pas sur moi une impression profonde ; mais on ne pouvait détourner son regard de ces yeux bleus et de ces lèvres de rose arrondies si délicatement. Elle était fort pâle ; mais, dès que la conversation s’animait ou qu’elle prenait une tournure gaie, un vif incarnat se répandait sur ses joues qui s’animaient d’un doux sourire. Je causai avec Antonie d’un ton détaché, et je ne remarquai nullement dans Crespel ces regards d’Argus dont m’avait parlé le professeur. Il demeura fort calme, occupé de son travail, et il sembla même plusieurs fois donner son approbation à notre entretien. Depuis, je visitai souvent le conseiller, et l’intimité qui régna bientôt entre nous trois, donna à notre petite réunion un charme infini. Le conseiller me réjouissait fort par ses singularités extraordinaires ; mais c’était surtout Antonie qui m’attirait par ses charmes irrésistibles, et qui me faisait supporter maintes choses auxquelles, impatient comme je l’étais alors, je me fusse bientôt soustrait. Il se mêlait à l’originalité du conseiller, une manie qui me contrariait sans cesse, et qui souvent me semblait du plus mauvais goût ; car chaque fois que la conversation se portait sur la musique, et particulièrement sur le chant, il avait soin de la détourner ; et de sa voix aigre et modulée il la ramenait sur quelque sujet fade ou vulgaire. Je voyais alors un profond chagrin qui se peignait dans les regards d’Antonie ; que le conseiller n’avait eu d’autre dessein que d’éviter une invitation de chanter je n’y renonçai pas. Les obstacles que m’opposait le conseiller augmentaient l’envie que j’avais de les surmonter, et j’éprouvais le plus violent désir d’entendre le chant d’Antonie, dont mes songes étaient remplis. Un soir, je trouvai Crespel dans la plus belle humeur ; il avait brisé un violon de Crémone, et il avait trouvé que les tables d’harmonie étaient placées une demi-ligne plus près l’une de l’autre que d’ordinaire. Quelle précieuse découverte pour la pratique ! Je parvins à l’enflammer en lui parlant de la vraie manière de diriger son instrument. Les grands et véritables maîtres du chant que cita Crespel, m’amenèrent à faire la critique de la méthode de chant, qui consiste à se former d’après les effets d’instrument.
Quoi de plus absurde ! m’écriai-je en m’élançant de ma chaise vers le piano que j’ouvris spontanément, quoi de plus absurde que cette méthode qui semble verser les sons un à un sur la terre ! Je chantai alors quelques morceaux qui confirmaient mon dire, et je les accompagnai d’accords plaqués. Crespel riait aux éclats et s’écriait : - Oh ! oh ! il me semble que j’entends nos Allemands italianisés chantant du Puccita ou du Portogallo ! - Le moment est arrivé, pensai-je, et m’adressant à Antonie : - Je suis sûr, lui dis-je, que ce n’est pas là votre méthode ; et en même temps j’entamai un morceau admirable et passionné du vieux Léonardo Léo. Les joues d’Antonie s’animèrent d’un coloris brûlant, un éclat céleste vint ranimer ses yeux, elle accourut au piano et ouvrit les lèvres. Mais au même moment Crespel ,avança, me prit par les épaules, et me dit de sa voix aigre et douce :
J’avoue, mon digne et respectable étudiant, que je manquerais à toutes les convenances et à tous les usages, si j’exprimais hautement le désir que Satan vous prît avec ses griffes, et qu’il vous emportât au fin fond des enfers ; cette nuit est au reste fort sombre, et quand même je ne vous jetterais pas par la fenêtre, vous auriez peine à arriver sain et sauf en bas de l’escalier. Prenez donc cette lumière et regagnez la porte, en vous souvenant que vous avez en moi un ami véritable, bien qu’il puisse arriver que vous ne le trouviez plus jamais au logis. A ces mots, il m’embrassa, et me serrant étroitement de façon à m’empêcher de jeter un seul regard sur Antonie, il me conduisit jusqu’à la porte.

IV

J’étais déjà placé depuis deux ans à Berlin, lorsque j’entrepris un voyage dans le midi de l’Allemagne. Un soir, je vis se dessiner au crépuscule les tours de H... A mesure que j’approchais, un sentiment de malaise indéfinissable s’emparait de moi ; j’étouffais, et je fus forcé de descendre de voiture pour respirer plus librement. Mais bientôt cet abattement augmenta jusqu’à la douleur physique. Il me semblait que j’entendais les accords d’un choeur céleste qui parcourait les airs. Les tours devinrent plus distinctes, je reconnus des voix d’hommes qui entonnaient un chant sacré. - Que se passe-t-il ? m’écriai-je avec effroi. - Ne le voyez-vous pas ? répondit le postillon qui cheminait sur son cheval. Ne le voyez-vous pas ? ils enterrent quelqu’un au cimetière ! En effet, nous nous trouvions près d’un cimetière, et je vis un cercle d’hommes vêtus de noir, entourant une fosse qu’on se disposait à combler. Je m’étais avancé si près de la colline, où se trouvaient les sépultures, que je ne pouvais plus voir dans le cimetière. Le choeur cessa, et je remarquai, du côté de la porte de la ville, d’autres hommes vêtus de noir, qui revenaient de l’enterrement. Le professeur, avec sa nièce, passa près de moi sans me reconnaître. La nièce tenait son mouchoir devant ses yeux et pleurait amèrement. Il me fut impossible d’entrer dans la ville : j’envoyai mon domestique avec la voiture à l’auberge où je devais loger, et je me mis à parcourir ces lieux que je connaissais bien, espérant ainsi faire cesser le malaise que j’éprouvais, et qui n’avait peut-être sa source que dans des causes physiques. En entrant dans une allée qui conduisait à la ville, je fus témoin d’un singulier spectacle. Je vis s’avancer, conduit par deux hommes en deuil, le conseiller Crespel qui faisait mille contorsions pour leur échapper. Il avait, comme d’ordinaire, son habit gris si singulièrement coupé, et de son petit chapeau à trois cornes qu’il portait martialement sur l’oreille, pendait un lambeau de crêpe, qui flottait à l’aventure. Il avait attaché autour de ses reins un noir ceinturon d’épée ; mais, au lieu de rapière, il y avait passé un long archet de violon. Un froid glacial s’empara de mes sens. Je le suivis lentement. Les hommes du deuil conduisirent le conseiller jusqu’à sa maison : là, il les embrassa en riant aux éclats. Lorsqu’ils se furent éloignés, les regards du conseiller se tournèrent vers moi. Il me regarda longtemps d’un oeil fixe, puis il s’écria d’une voix sourde : - Soyez le bienvenu, messire étudiant : vous comprenez aussi... A ces mots, il me prit par le bras, et, m’entraînant dans sa maison, il me fit monter dans la chambre où se trouvaient ses violons. Ils étaient tous couverts de voiles noirs ; mais le beau violon de Crémone, sculpté, manquait ; à sa place, on avait suspendu une couronne de cyprès. Je compris ce qui était arrivé. - Antonie ! ah ! Antonie, m’écriai-je dans un affreux désespoir. Le conseiller resta devant moi, immobile, les bras croisés sur sa poitrine. Je montrai du doigt la couronne de cyprès. - Lorsqu’elle mourut, dit le conseiller d’une voix affaiblie et solennelle, lorsqu’elle mourut, l’archet de ce violon se brisa avec fracas, et la table d’harmonie tomba en éclat. Cet instrument fidèle ne pouvait exister qu’avec elle ; il est dans sa tombe, enseveli avec elle ! Profondément ému, je tombai sur un siège ; mais le conseiller se mit à chanter d’une voix rauque une chanson joyeuse. C’était un spectacle affreux que de le voir sauter et tourner sur un pied, tandis que le crêpe de son chapeau battait, en flottant, les violons attachés à la muraille. Je ne pus retenir un cri d’effroi, lorsque le crêpe vint frapper mon visage, au moment où le conseiller passa devant moi, en tournant rapidement. Il me semblait qu’il allait m’envelopper avec lui dans les voiles funèbres qui obscurcissaient son intelligence. Tout à coup il s’arrêta devant moi, et me dit de sa voix modulée : - Mon fils ! pourquoi crier ainsi ? as-tu vu l’ange de la mort ? il précède toujours la cérémonie. Il s’avança au milieu de la chambre, arracha l’archet de son ceinturon, le leva des deux mains au-dessus de sa tête, et le brisa si violemment qu’il vola en mille débris, Crespel s’écria en riant hautement : - Maintenant la baguette est brisée sur moi ! Oh, je suis libre ! - Libre ! Vivat ! je suis libre ! je ne ferai plus de violons ! - Plus de violons ! Viva la Libertà ! - Et il se remit à chanter d’une façon terrible sa joyeuse chanson, et à sauter dans la chambre. Plein d’horreur, je me disposais à m’échapper, mais le conseiller me retint d’une main vigoureuse, tout en me disant d’un ton calme : - Restez, messire étudiant. Ne prenez pas pour de la folie ces accès d’une douleur qui me tue ; tout cela n’est arrivé que parce que je me suis fait dernièrement une robe de chambre dans laquelle je voulais avoir l’air du destin ou de Dieu ! - Il continua à parler sans suite et sans raison, et finit pas tomber accablé d’épuisement et de fatigue. La vieille servante accourut à mes cris, et je respirai lorsque je me trouvai enfin en liberté. Je ne doutai pas un instant que Crespel n’eût perdu l’esprit. Le professeur prétendit le contraire. - Il y a des hommes, dit-il, auxquels la nature ou des circonstances particulières ont retiré le voile sous lequel nous commettons nos folies sans être remarqués. Ils ressemblent à ces insectes qu’on a dépouillés de leur peau, et qui nous apparaissent avec le jeu de leurs muscles à découvert. Tout ce qui est pensée en nous est action dans Crespel. Mais ce sont des éclairs. La mort d’Antonie a forcé tous ses ressorts ; demain déjà, j’en suis sûr, il reprendra sa route ordinaire. En effet, le conseiller se montra le lendemain dans son état habituel ; seulement il déclara qu’il ne ferait plus de violons, et qu’il ne jouerait jamais de cet instrument. Depuis j’ai appris qu’il avait tenu sa parole.

V

Les paroles du professeur avaient augmenté les soupçons que m’avait fait concevoir la mort d’Antonie ; et j’étais alors convaincu que le conseiller avait de grandes fautes à expier. Je ne voulais pas quitter H.... sans lui avoir reproché le crime dont je le croyais coupable ; je voulais l’ébranler jusqu’au fond de son âme et lui arracher l’aveu de cette horrible action. Plus j’y songeais, plus je voyais clairement que ce Crespel était un scélérat, et j’en étais venu à établir en moi-même cette pensée comme une vérité incontestable. C’est dans cette disposition que je me rendis un jour chez le conseiller. Je le trouvai occupe a exécuter au tour plusieurs petits objets. Il me reçut d’un air riant et calme, - Comment, m’écriai-je avec violence en l’abordant, comment pouvez-vous trouver un moment de tranquillité dans votre âme, en songeant à l’horrible action que tous les tourments de l’enfer ne pourront assez punir ! Le conseiller me regarda d’un air étonné et posa son outil de côté. - Comment l’entendez-vous, mon ami ? me dit-il. Asseyez-vous donc, je vous prie, sur cette chaise ! - Mais moi, m’échauffant de plus en plus, je rompis toutes les barrières, et je l’accusai hautement de la mort d’Antonie, le menaçant de toutes les vengeances du ciel. En ma qualité d’homme de loi, j’allai même si loin, que je m’écriai que je mettrais tout en oeuvre pour découvrir les traces de son attentat, et le livrer aux juges temporels. Je fus singulièrement embarrassé, lorsque après avoir terminé mon pompeux et virulent discours, je vis le conseiller me regarder paisiblement, comme s’il eût attendu que je continuasse encore de parler. J’essayai de le faire, mais les paroles ne venaient plus, le fil de mes pensées était rompu, et mes phrases étaient si incohérentes que je ne tardai pas à garder le silence. Crespel jouissait de mon embarras, un sourire ironique et méchant voltigeait sur ses lèvres. Bientôt il reprit son air grave et me dit d’un ton solennel : - Jeune homme ! tu me regardes comme un extravagant, comme un insensé ; je te pardonne, car nous sommes enfermés dans la même maison de fous, et tu ne t’irrites de ce que je crois être Dieu le père que parce que tu te crois Dieu le fils. Mais comment as-tu osé vouloir pénétrer dans une vie qui doit te rester étrangère, et essayer d’en démêler les fils les plus secrets ? Elle n’est plus et le secret a cessé ! Crespel se leva et fit plusieurs fois le tour de la chambre. Je repris courage et je le suppliai de m’expliquer cette énigme. Il me regarda longtemps, prit ma main et me conduisit près de la fenêtre, dont il ouvrit les deux côtés. Il appuya ses deux bras sur le balcon, et le corps penché au-dehors, les yeux fixés sur le jardin, il me raconta l’histoire de sa vie. Lorsqu’il l’eut terminé, je me retirai touché et confus. Voici les circonstances qui concernent Antonie. Vingt ans auparavant, la passion que le conseiller avait pour les meilleurs violons des vieux maîtres, l’attira en Italie. Il n’en construisait pas encore, et il ne songeait pas non plus à les démonter. A Venise, il entendit la célèbre cantatrice Angela N...... i, qui brillait alors dans les premiers rôles, sur le théâtre di San-Benedetto. L’enthousiasme qu’il éprouva ne s’adressait pas seulement au talent de la signora Angela, mais encore à sa beauté céleste. Le conseiller chercha à faire la connaissance d’Angela, et en dépit de ses formes un peu rustiques, il parvint par sa supériorité en musique et par son jeu hardi et expressif sur le violon, à gagner le coeur de la belle Italienne. Une liaison intime les amena en peu de semaines à un mariage qui resta caché, parce qu’Angela ne voulait pas perdre le nom sous lequel elle avait acquis tant de célébrité, pour prendre le nom peu harmonieux de Crespel. Le conseiller me dépeignit avec l’ironie la plus folle la manière dont la signora Angela l’avait tourmenté dès qu’elle avait été sa femme. Toutes les humeurs, tous les caprices de toutes les premières cantatrices réunies, avaient été, au dire de Crespel, réunis dans le petit corps d’Angela. S’il lui arrivait de vouloir exprimer une volonté, Angela lui envoyait une armée entière d’Abbates, de Maestros, d’Académicos, qui le désignaient comme l’amant le plus incivil, le plus insupportable qui eût jamais résisté à une aimable signora. Une fois, après un de ces orages, Crespel s’était enfui à la maison de plaisance d’Angela, et il oubliait, en improvisant sur son violon de Crémone, tous les chagrins de la journée ; mais bientôt, la signora, qui l’avait suivi de près, entra dans la salle. Elle se trouvait dans cet instant en humeur de tendresse, et, embrassant le conseiller, elle lui fit de doux reproches, et reposa sa tête sur son épaule. Mais Crespel, plongé dans le tourbillon de ses accords, continua de jouer du violon avec son enthousiasme ordinaire, et il arriva que son archet atteignit légèrement la signora. Bestia tedesca ! s’écria-t-elle en se relevant avec fureur ; en même temps elle arracha le violon des mains du conseiller, et le mit en pièces en le frappant contre une table de marbre. Le conseiller resta pétrifié ; mais, se réveillant comme d’un rêve, il souleva avec force la signora, la jeta par la fenêtre de sa propre maison, et, sans s’inquiéter de ce qui arriverait, il gagna Venise, d’où il partit aussitôt pour l’Allemagne. Ce ne fut que plus tard qu’il comprit bien ce qu’il avait fait. Bien qu’il sût que l’élévation de la fenêtre n’avait pas plus de cinq pieds, il se sentait cruellement tourmenté, et d’autant plus vivement, que la signora lui avait donné à entendre qu’elle avait espoir de devenir mère. Il osait à peine prendre des informations, et il ne fut pas peu surpris, lorsque environ huit mois après son retour, il reçut de sa chère moitié la lettre la plus tendre. Elle n’y faisait pas le moindrement mention de ce qui s’était passé à la maison de plaisance, et lui annonçait qu’elle était accouchée d’une charmante fille ; le Marito amato, le Padre felicissimo était incessamment prié de revenir aussitôt à Venise. Crespel ne se rendit pas à l’invitation, mais il écrivit à ses amis d’Italie pour s’informer de ce qui s’était passé pendant son absence ; il apprit que la signora était tombée sur l’herbe molle, avec la légèreté d’un oiseau, et que sa chute n’avait eu pour elle que des suites morales. Dès ce moment elle s’était montrée entièrement changée ; plus de traces d’humeur, de caprices ; le maestro, qui avait composé les opéras pour le carnaval de cette année-là, avait été le plus heureux des hommes ; car la signora avait consenti à chanter tous ses airs, sans les innombrables changements qu’elle avait coutume d’exiger. Le conseiller ne fut pas peu touché de cette transformation ; il demanda des chevaux et se jeta dans sa voiture. Tout à coup il fit arrêter : - Mais, se dit-il, est-il bien certain que ma présence ne rende pas à Angela toute son humeur fantasque, et aurai-je donc toujours la ressource de la jeter par la fenêtre ? Il descendit de sa voiture, et écrivit à sa femme une lettre bien tendre, où il parla de la joie qu’il éprouvait d’apprendre que sa fille avait comme lui un petit signe derrière l’oreille ; il lui jura qu’il l’aimait toujours, et il resta en Allemagne. Les protestations d’amour, les regrets de l’absence, les désirs, les espérances volèrent longtemps de Venise à H... et de H... à Venise. Angela vint enfin en Allemagne et eut un succès prodigieux, comme on le sait, sur le grand théâtre de F... Elle n’était plus jeune, mais un attrait magique séduisait en elle, et sa voix n’avait rien perdu de son éclat. Antonie avait grandie, et sa mère avait déjà écrit d’Italie au conseiller que sa fille annonçait un talent du premier rang. Les amis que Crespel avait à F... lui apprirent en effet que deux cantatrices ravissantes étaient arrivées, et ils l’engagèrent avec instances à venir les entendre. Ils ne soupçonnaient pas quels liens étroits l’unissaient à ces deux étrangères. Crespel brûlait d’envie de voir sa fille ; mais, quand il songeait à sa femme, le courage lui manquait, et il resta chez lui au milieu de ses violons brisés. Un jeune compositeur, bien connu, devint amoureux d’Antonie, et Antonie répondit à son amour. Angela n’eut rien à opposer à cette union, et le conseiller y consentit d’autant plus facilement que les compositions du jeune homme avaient trouvé grâce devant son tribunal sévère. Crespel s’attendait chaque jour à recevoir la nouvelle du mariage, mais il ne lui vint qu’une lettre cachetée de noir, et écrite par une main étrangère. Le docteur R... annonçait au conseiller que Angela avait été saisie du froid en sortant du théâtre, et qu’elle était morte dans la nuit qui devait précéder le mariage de sa fille. Angela avait déclaré au docteur qu’elle était la femme de Crespel, et le conseiller était invité à venir au plus tôt chercher sa fille restée seule dans le monde. Crespel partit aussitôt pour F... On ne peut désigner la manière déchirante dont le conseiller me peignit le moment où il avait vu pour la première fois son Antonie. Il y avait dans la bizarrerie même de ses termes une puissance d’expression dont je ne saurais donner une idée. Le jeune fiancé se trouvait auprès d’elle ; et Antonie, saisissant avec justesse l’esprit bizarre de son père, se mit à chanter un motif sacré du vieux padre Martini, que sa mère chantait sans cesse au conseiller, au temps de leurs amours. Crespel répandit un torrent de larmes ; jamais Angela, elle-même, n’avait dit ce morceau avec tant d’expression. Le son de voix d’Antonie était merveilleux ; il ressemblait tantôt au souffle harmonieux d’une harpe éolienne, et souvent aux légères modulations du rossignol. Ses tons semblaient ne pas trouver assez d’espace dans sa poitrine. Antonie, brûlant d’amour et de joie, chanta ses plus beaux airs ; son fiancé l’accompagnait dans l’ivresse la plus grande. Crespel fut d’abord plongé dans le ravissement ; ensuite il devint pensif, silencieux, rentré en lui-même. Enfin il se leva, pressa Antonie sur son sein, et lui dit à voix basse et étouffée ; - Ne chante plus, si tu m’aimes... cela me déchire le coeur... ne chante plus... de grâce... - Non, dit le lendemain le conseiller au docteur, non, je ne me suis pas trompé : hier tandis qu’en chantant sa rougeur se concentrait en deux taches sur ses joues pâles, j’ai reconnu que ce n’était pas une ressemblance de famille, mais bien ce que je craignais. Le docteur, dont le visage s’était embruni aux premiers mots du conseiller, lui répondit : - Soit que les efforts qu’exige le chant, soit qu’une cause naturelle ait amené ce résultat, la poitrine d’Antonie offre un défaut d’organisation qui donne à son chant cette force merveilleuse, et ces tons uniques qui dépassent presque la sphère de la voix humaine. Mais elle paiera de sa mort cette faculté céleste -, et, si elle continue de chanter, dans six mois elle aura cessé de vivre. Crespel se sentit déchiré de mille traits. il lui semblait voir un bel arbre offrir pour la première fois ses fruits, et se flétrir aussitôt, coupé dans sa racine. Sa résolution fut bientôt prise. Il dit tout à Antonie. Il lui demanda si elle préférait suivre son fiancé, et mourir en peu de temps au milieu du tourbillon du grand monde, ou suivre son père, et vivre avec lui de longs jours, dans une retraite tranquille. Antonie se jeta en gémissant dans les bras de son père qui comprit toute sa douleur et sa résolution. Il conféra avec le jeune fiancé qui lui jura que jamais le moindre chant ne s’échapperait des lèvres d’Antonie, mais le conseiller savait trop bien que le compositeur ne résisterait pas à la tentation de faire exécuter ses morceaux ; d’ailleurs, il n’eût pas renoncé à entendre cette voix ravissante, car la race musicale est égoïste et cruelle, surtout dès qu’il s’agit de ses jouissances. Bientôt le compositeur disparut avec Antonie. Le fiancé apprit leur départ avec désespoir. Il suivit leurs traces, et arriva en même temps qu’eux à H... - Le voir encore une fois et puis mourir ! disait Antonie d’une voix suppliante. Mourir ! s’écriait le conseiller avec fureur. Il vit sa fille, celle pour qui il vivait uniquement au monde, s’arracher de ses bras et voler dans ceux de son fiancé ; il voulut alors que tout ce qu’il redoutait arrivât. Il força le jeune homme à se placer au piano ; Antonie chanta et Crespel joua du violon jusqu’à ce que les deux taches rouges se montrassent sur les oues d’Antonie. Il leur ordonna alors de s’arrêter. Lorsque le jeune compositeur prit congé d’Antonie, elle poussa un grand cri et tomba sans mouvement. - Je crus, ainsi me le dit Crespel, je crus qu’elle était morte comme je l’avais prédit ; et, comme je m’étais préparé à l’événement le plus funeste, je restai calme et d’accord avec moi-même. Je pris par les épaules le compositeur que cet événement avait abattu, et je lui dis (ici le conseiller prit sa voix modulée) : « Puisqu’il vous a plu, mon cher maître, d’assassiner votre fiancée, vous pouvez vous retirer tranquillement, à moins qu’il ne vous plaise de rester jusqu’à ce que je vous plonge ce couteau de chasse dans le coeur, ce que je ne réponds pas de faire si vous ne partez promptement. » - Il faut qu’en ce moment mon regard ait été passablement sanguinaire, car il partit en toute hâte, en poussant de grands cris. Lorsque le conseiller voulut relever Antonie, elle ouvrit les yeux, mais ils se refermèrent presque aussitôt, A ses cris, la vieille servante accourut ; un médecin qu’on fit venir, ne tarda pas à rappeler Antonie à la vie. Elle se rétablit plus promptement que le conseiller ne l’eût espéré, et elle ne cessa de lui témoigner la tendresse la plus vive. Elle partageait complaisamment toutes ses occupations, ses plus folles idées, ses goûts les plus bizarres. Elle l’aidait aussi à briser ses vieux violons et à en faire de nouveaux. - Je ne veux plus chanter, mais vivre pour toi, disait-elle souvent à son père, lorsque quelqu’un la priait de se faire entendre. Le conseiller cherchait toujours à éviter de semblables propositions ; aussi ne la menait-il qu’avec déplaisir au milieu du monde, et évitait-il toujours les maisons où on faisait de la musique : il savait combien il était douloureux, pour Antonie de renoncer à l’art qu’elle avait porté à une si haute perfection. Lorsqu’il eut acheté le magnifique violon qu’ i1 ensevelit avec elle, il se disposait à le mettre en pièces ; mais Antonie regarda l’instrument avec intérêt, et dit d’un air de tristesse : Celui-là aussi ? - Le conseiller ne pouvait lui-même définir quelle puissance l’empêchait de détruire ce violon et le forçait d’en jouer. A peine en eut-il fait sortir les premiers sons, qu’Antonie s’écria avec joie ! Ah ! je me retrouve ... Je chante de nouveau. - En effet les sons argentins de l’instrument semblaient sortir d’une poitrine humaine. Crespel fut ému jusqu’au fond de l’âme ; il joua avec plus d’expression que jamais ; et, lorsqu’il détachait des sons tendres et hardis, Antonie battait des mains et s’écriait avec ravissement : Ah ! que j’ai bien fait cela ! - Depuis ce moment, une sérénité extrême se répandit sur sa vie. Souvent elle disait au conseiller : Je voudrais bien chanter quelque chose, mon père ! Crespel détachait le violon de la muraille, et jouait tous les airs d’Antonie ! On la voyait alors s’épanouir de bonheur. - Peu de temps avant mon retour, le conseiller crut entendre, pendant la nuit, jouer sur son piano dans la chambre voisine, et bientôt il reconnut distinctement la manière de préluder du jeune compositeur. Il voulut se lever, mais il lui sembla que des liens de plomb le retenaient immobile. Bientôt il entendit la voix d’Antonie ; elle chanta d’abord doucement en accords aériens qui s’élevèrent jusqu’au fortissimo le plus retentissant puis les sons devinrent plus graves, et elle commença un chant sacré à la manière des anciens maîtres, que le jeune compositeur avait autrefois fait pour elle. Crespel me dit que l’état où il se trouvait était incroyable, car l’effroi le plus horrible s’unissait en lui au ravissement le plus délicieux. Tout à coup il se sentit ébloui par une vive clarté ; et il aperçut Antonie et son fiancé qui se tenaient embrassés et se regardaient tendrement. Le chant continua ainsi que les accords du piano, et Antonie ne chantait pas, et le jeune homme ne touchait pas le clavier. Le conseiller tomba dans un évanouissement profond. En se réveillant, il lui resta le souvenir de son rêve. Il courut à la chambre d’Antonie. Elle était étendue sur le sopha, les yeux fermés et le sourire sur les lèvres. Il semblait qu’elle dormît et qu’elle fût bercée par des rêves de bonheur. - Mais elle était morte.







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Isabelle de contes.biz