Valérie Bonenfant
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Baltazar est un têtard qui ne devient grenouille que dans son corps. Dans sa tête, il reste toujours un têtard.
Pas grave ! Les parents sont là pour subvenir à ses besoins… Jusqu’au jour où ceux-ci disparaissent…
Baltazar est alors obligé de se débrouiller tout seul pour vivre…
Baltazar était un jeune têtard, né récemment dans le marais.
Il grandit et fut bientôt doté d’une grosse tête avec, accrochée derrière, une petite queue, agile et dynamique. Avec elle, il allait partout où il voulait : sous les pierres où il se cachait, dans les algues autour desquelles il slalomait… C’était super !
Que c’était bien la vie de têtard : pas de soucis, rien que des jeux, et une prise en charge totale par papa et maman pour tout ce qui était contraignant.
Baltazar pensa qu’il était très bien ainsi, et qu’il ne voulait plus grandir. Il désirait rester têtard toute sa vie durant…
Les grands, ils étaient trop sérieux, toujours à travailler, ce n’était pas marrant !
Mais la nature fit ce qu’elle avait à faire. Bientôt, il devint une grande et belle grenouille.
Ça, c’était son aspect physique… Mais dans sa tête, tout était resté bloqué à son âge de têtard.
Il continuait à s’amuser, à bondir à droite, à gauche, en riant, et à jouer à cache-cache avec ses amis les têtards.
Pour le manger, c’était ses parents qui le nourrissaient encore. Ils allaient chasser pour lui, des mouches, des araignées… et lui donnaient tendrement leur récolte. C’était toujours leur grand fils, après tout.
Mais, l’âge croissant, les parents de Baltazar devinrent de plus en plus vieux. Il leur était désormais difficile de chasser, leurs vieilles jambes étant moins lestes qu’avant.
Et un jour, le cycle de la vie les emporta quelque part dans le ciel.
Baltazar se retrouva seul : une grenouille-têtard, qui ne savait pas se débrouiller toute seule…
Pour la première fois de sa vie, Baltazar fut confronté à quelque chose d’autre que les jeux et les rires. La tristesse d’abord du départ de ses parents, qui l’avaient abandonné… Et l’inquiétude sur son sort.
-« Bof, je n’aurais qu’à chasser quand j’en aurais besoin, ça ne doit pas être difficile, après tout… »
Quand il eut faim, très faim, il décida de chasser. Une fois, il bondit pour attraper une mouche en l’air, mais la rata… et atterrit brutalement dans l’eau. Splasch ! Quel plat, mes aïeux ! Il essaya à nouveau, mais échoua encore…
Il vit les autres grenouilles attraper des proies facilement, et cela le mit en rogne : finis les jeux, terminée l’insouciance ! Quelle galère !
Ses petits amis, les têtards vinrent le chercher pour jouer, mais cette fois, Baltazar leur dit :
-« Non, je ne viens pas jouer, aujourd’hui… »
-« Ah bon, pourquoi ? » questionnèrent les têtards.
-« Parce que je dois devenir grand, voilà… » répondit Baltazar.
-« Mais tu es déjà grand ! » fit remarquer un jeune, « et même plutôt costaud, à te voir ! »
-« Plus pour longtemps, assurément… Vous allez me trouver ridicule, mais je n’ai jamais voulu apprendre à me nourrir, alors… Je ne sais pas comment m’y prendre ! »
-« Ben ça alors ! Si on avait su ! Baltazar, incapable de subvenir à ses besoins ! »
-« Oui, et c’est bien triste… Je regrette maintenant d’avoir refusé l’apprentissage de la vie ! » pleurnicha Baltazar.
-« Mais ne t’inquiète pas… » dit une petite têtarde aux longs cils. « Il n’est pas trop tard… Tu vas apprendre avec nous ! »
-« Mais non, je suis trop grand, on ne me voudra pas. C’est fichu ! Au revoir les amis ! »
Et Baltazar s’en détourna, les épaules voûtées, le dos courbé.
-« Attends ! » cria le plus âgé de la bande, « nous, nous allons te donner des leçons, à la place du temps que l’on passait à jouer ! »
-« Excellente idée ! » renchérit un autre, « moi, je sais déjà plein de choses, comment faire le guet sans bouger, surveiller l’horizon juste en tournant les yeux… »
-« Allons-y ! » s’exclama un troisième, « Première leçon ! Allez, en place, Baltazar ! »
Et ce fut ainsi que Baltazar apprit sur le tard comment on devenait adulte.
Finalement, c’était plutôt intéressant, les leçons de la vie, enrichissant même…
Ses amis têtards devinrent grands à leur tour, et, forts de leur expérience, enseignèrent à leur tour aux jeunes générations comment vivre dans le marais.
Un papi grenouille les aidait, et devinez de qui il s’agissait ? Mais de Baltazar, bien sûr !