Valérie Bonenfant
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« Amis du jour, bonjour !
C’est moi, Barnabé le camion,
Je suis venu vous faire la récitation
De mes aventures à Cigalières,
De ces poésies qui me sont chères…
Et même si j’ai perdu le concours,
Venez me lire…car ça vaut le détour ! »
Barnabé était un énorme camion, habitué aux longs voyages. Il connaissait les routes du monde entier, qu’il avait quasiment toutes parcourues.
Ce qu’il préférait, c’était les petites traverses qui passaient à travers champs, et qui lui permettaient de voir le paysage. Les autoroutes express le lassaient et finissaient par lui donner le tournis, avec tous ces véhicules filant à vive allure.
Un jour, il entendit à la radio que se tenait à Cigalières, un concours de poésie.
-« Super ! » se dit-il, « c’est à deux pas d’ici, et avec tous mes voyages, je dois avoir de belles choses à raconter… ! »
Il bifurqua donc vers Cigalières, et goûta en route l’odeur des lavandes, du thym et du romarin.
-« Comme c’est beau, ici ! Normal que l’on y organise un concours de poésie : les paysages sont si merveilleux qu’ils inspireraient le moins sensible des poètes. »
Barnabé alla inscrire son nom sur l’affiche placée au centre de la place du village. Fichtre ! La liste des participants était déjà longue !
Le grand jour arriva : tous les concurrents avaient rendez-vous sur la place. Soudain, un coup de sifflet strident retentit :
-« Circulez ! Circulez ! Les camions de livraison ne sont pas autorisés sur la place de Cigalières ! » cria un agent de la circulation.
-« Mais, mais, mais… » balbutia Barnabé, « je suis venu pour me présenter au concours de poésie… C’est pourtant bien ici le rendez vous ? »
-« Oui, c’est ici ! » confirma l’agent d’un ton grincheux, « mais depuis quand les camions font-ils de la poésie ? »
-« C’est ma première fois ! » dit Barnabé, « c’est un essai, mais j’espère bien réussir, l’inspiration portée par ces lieux magnifiques… »
L’agent grommela un borborygme inintelligible, et s’en fut, en haussant les épaules.
Le grand organisateur du concours présenta le règlement aux candidats :
-« Votre poème devra comporter quatre rimes au minimum. Quand vous l’aurez terminé, vous le glisserez dans cette grande boîte aux lettres, en inscrivant lisiblement votre nom, en bas. Et maintenant, c’est parti… jusqu’à ce soir 20h ! »
Chaque candidat se précipita sur une feuille et un crayon. Les plus fébriles commencèrent à griffonner immédiatement, d’autres s’installèrent confortablement dans un fauteuil, en position de rêverie.
Barnabé choisit la plus grande feuille, qu’il installa au sol, puis s’appliqua à rédiger un texte, avec ses grosses roues. Pas facile d’écrire, ainsi affublé ! Heureusement, un moineau compatissant vint lui prêter son bec. En guise d’encre, Barnabé lui proposa un peu d’huile de son moteur.
Son poème était en bonne voie, et une fois fini, l’oiseau le glissa dans la fente de la boîte aux lettres. Désormais, il n’y avait plus qu’à attendre les résultats.
Le 3ème prix fut attribué à Rosacce, pour sa belle composition sur les fleurs :
-« Le pissenlit, il vit,
Coquelicot, que tu es beau !
La rose fait une pause
Au pays des fleurs, tout n’est que couleur… »
Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette récitation.
-« Le second prix est attribué à CaptainFlo pour son envolée marine.
-« Vent d’est, je paguaist
Vent d’Ouest, je m’arrest
Vent du Sud, vers les Bermudes
Vent du Nord, je suis d’accord… »
Une moue sceptique apparut sur plusieurs visages. Néanmoins, quelques bravos épars se firent entendre.
-« Enfin, le premier prix est attribué à Mercurius pour son opus sur le corps moderne.
-« Mon nez m’a gratté,
Mon pied a marché,
L’autre a dégringolé,
Et je suis tombé ! »
Sur la place du village, le scepticisme était de mise. De la tête de tous les présents, on pouvait voir sortir des points d’interrogation. C’était donc ça, le premier prix ?
Ca alors, si Barnabé s’était attendu à ces résultats ! La poésie, pour lui, c’était différent : quelque chose de doux à entendre, comme un murmure fredonné du bout des lèvres, un mariage des mots, qui faisait rêver, rien qu’en les prononçant…
Voilà maintenant que l’organisateur se félicitait de la modernité des compositions. Selon lui, c’était l’avant-gardisme, presque inaccessible aux contemporains, car trop en avance sur leur temps…
Barnabé en avait assez entendu. Cette poésie-là, ce n’était pas pour lui ! Il reprit sa route. En partant, il respira encore le doux parfum des lavandes méditerranéennes, et claironna en guise d’au-revoir à Cigalières :
-« Adieu, ma belle Cigalières,
Comme j’ai aimé ta douce lumière !
Maintenant, je m’en vais, mais mon cœur te dit
Que tu m’as transporté au Paradis… »
Alors, la foule se tourna vers lui, et le remercia par de chaleureux applaudissements. Enfin, un joli poème à leur portée. Même l’agent de circulation y alla de sa petite rime :
-« Barnabé, vous m’avez enthousiasmé,
Avec votre couplet,
Alors, revenez quand vous voulez,
Même si je vous dirais : circulez ! »