Valérie Bonenfant
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Quand l’artiste est dépassé par sa création…
Casal, un crapaud, aime particulièrement gratter de sa guitare.
Mais voilà qu’un jour, celle-ci se met à jouer toute seule, hors du champ de son contrôle.
De quoi perturber le pauvre crapaud !
Il était une fois un jeune crapaud vert du nom de Casal, qui en avait assez de pousser des CROA CROA disgracieux.
Il décida alors de se confectionner avec une petite coque de bois une minuscule guitare. Il y greffa des cordes d’épaisseurs différentes, et se mit à en jouer.
Ah, quels sons délicats et musicaux, il en sortait. Rien à voir avec les râlements sinistres et graves qui émanaient de sa gorge. Là, c’était plutôt des tintements légers et délicats.
Casal était tellement heureux de sa création qu’il ne s’en sépara plus. Nuit et jour, il restait avec elle, et en jouait autant de fois qu’il en avait besoin.
Or, un jour, la guitare commença à fonctionner de manière anormale. Il y eut d’abord deux notes jouées à la place d’une seule. Ainsi, Casal actionnait un DING… Et la guitare jouait DING-DONG !
Casal crut d’abord qu’il avait été maladroit, mais non, cela se répétait à chaque fois. C’était bizarre…
Le pire, c’était que ça s’aggravait.
D’un simple DING demandé, la guitare jouait maintenant des DING DONG DUNG DANG DANG DOUNG… Le pauvre Casal en était tout déboussolé.
Mais qu’arrivait-il à cet instrument ? C’était magique ou quoi ? Ce n’était pas tant la mélodie en elle-même qui le dérangeait : il la trouvait plutôt jolie et agréable.
Non, c’était le fait que l’appareil jouait tout seul, hors de tout contrôle, et de manière inexpliquée.
Casal n’osait plus maintenant toucher à sa chère guitare.
Il se sentait comme trahi, abandonné, lui, son créateur et fidèle compagnon. Il était dépassé par ce qui se passait et cela l’effrayait grandement.
Il considérait son instrument de musique d’un sale œil, avec méfiance et colère.
-« Ah, tu me joues des tours… Ce n’est pas malin car c’est moi qui t’ai conçu, et qui te commande… Alors, tu ferais mieux de te calmer et de reconsidérer les choses : tu es faite pour m’obéir, un point c’est tout ! » disait-il tout bas à sa guitare.
Mais celle-ci jouait toujours : des morceaux de plus en plus longs et de mieux en mieux construits.
-« Oh grrrhhh » marmonnait Casal, « mais ça va s’arrêter oui, c’est un vrai cauchemar cette histoire ! »
Il croisa alors une vieille sauterelle du nom de Sagie. Celle-ci venait juste d’entendre la dernière composition de la guitare et s’en trouva fort réjouie.
-« Ciel, que cet air est gai et vivifiant ! N’en serait-ce mes vieilles pattes, je sauterais et danserais bien volontiers sur cette musique… Vraiment, je te félicite, tu es très doué Casal… » dit-elle.
-« Bof, pas vraiment. Ce n’est pas ce que vous croyez… Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est la guitare qui joue toute seule… »
La sauterelle se mit à rire doucement et dit d’un air entendu :
-« Ça, ce n’est pas possible, cher ami, et tu as suffisamment de raison pour le concevoir ! »
-« Je sais, cela peut paraître fou, mais c’est vrai. Du moins c’est ce que je constate. Tenez, regardez, je gratte une corde, juste une, et écoutez… »
Une jolie mélodie s’exécuta alors, au plus grand délice de Sagie.
-« Oh que c’est beau, c’est merveilleux ! J’adore ! Ton instrument et toi, vous êtes vraiment en symbiose, et le résultat est lumineux ! »
Casal s’en étonna. Comment pouvait-elle faire l’amalgame entre sa guitare et lui ? Cela lui donna matière à réflexion.
La guitare ne pouvait produire que tout autant qu’il en prenait l’initiative. Elle créait alors une musique qui, certes, lui convenait parfaitement…
Il imagina alors quelque chose qui lui parut insensé : la guitare et lui ne formaient qu’un, elle n’était que le prolongement de lui-même, une partie de lui jusqu’alors inconnue et inexplorée, qu’il ne pouvait contrôler et maîtriser, et qui créait des merveilles.
Plus que jamais, il se sentait indissociable de son instrument. Oui, la guitare et lui étaient un tout, des facettes différentes et complémentaires de sa personne. Cela n’avait rien de magique. C’était mystérieux, certes… Mais sans rapport avec de la sorcellerie ou toute autre alchimie secrète.
Casal s’en trouva fort heureux et plus libre.
Voilà que cela lui donnait l’envie de construire un carillon. Et si lui aussi lui réservait des surprises ? Casal le crapaud sauta alors de bon cœur dans l’aventure.