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Jackie Pote le homard

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Valérie Bonenfant
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L’histoire d’un vrai dur à cuire qui retrouve un pan de son enfance : une nounou un peu envahissante, qui s’attendrit sur les souvenirs drôles de l’époque où il était petit…
Hum-hum... Autant dire que son image en prend un coup !
Un conte où le passé n’est pas toujours facile à assumer… !


Jackie Pote était un homard qui habitait le fond des mers, dans des rochers qui s’appelaient « la Grande Barrière ».
C’était un expert en art martial sous-marin. Il connaissait toutes les prises et était capable des plus grandes prouesses : saut périlleux arrière, rebondissement, atterrissage sur ses deux pattes de derrière et attaque frontale les pinces en avant, avec le petit plus qui faisait très mal : serrage de pinces broyeur.
Sa technique était reconnue de tous, et certains qui avaient essayé de s’y frotter, s’en souvenaient encore douloureusement.
Jackie Pote était le justicier de la Grande Barrière : pas une affaire qui ne se traite sans lui, pas un dénouement qui ne s’opère sans son intervention prestigieuse.
Or, ces talents auréolés avaient quelque peu déteint sur sa personnalité. Il se savait un héros, et il en avait pris de l’importance : sa démarche était roulée, sa mine affichait la supériorité, et même sa voix devenait plus grave et plus virile.
Un jour, par le hasard de la vie, il rencontra Mémère Poulet, une vieille pieuvre bien dodue, qui s’était occupée de lui quand il était bébé.
-« Oh, mais c’est mon Petitou, Jackie Pote ! Oh, mais que tu as grandi… Tu n’as pas changé, toujours de belles joues rebondies ! » s’exclama-t-elle en lui pinçant tendrement les joues, tout à son bonheur de le retrouver.
-« Bonjour Mémère Poulet » dit Jackie Pote, un tant soit peu gêné.
-« Alors, qu’es-tu devenu, petit coquin ? Tu te rappelles quand tu jouais à me pincer les fesses quand j’avais le dos tourné… »
-« Hum-hum… » fit Jackie Pote.
-« Et quand tu allais réveiller les baleines endormies. Oh, il y a des fois où ça a failli mal tourné ! »
-« Heu, Mémère Poulet… » tenta de dire le homard en regardant autour de lui pour voir si personne n’écoutait. Mais déjà la pieuvre enchaînait :
-« Oh, mais tu étais un bon petit, quand même, toujours à réclamer des câlins, des bisous pour te faire pardonner. Tu me disais, Nounou Mémère Poulet, un poutou… »
-« Oui, hum, je me souviens, mais tu sais… » voulut dire Jackie Pote, très embarrassé, quand il entendit les premiers rires alentour.
-« Oh, et tes peurs de la tempête quand la mer noircissait et que tout se mettait à bouger. Tu tremblais, pauvre pitchoune, comme une algue agitée. Ça faisait peine à voir. Je te prenais dans mes pattes, tiens, vois, comme ça… »
Jackie Pote se retrouva coincé, au milieu des tentacules, tout penaud.
Un bon nombre d’habitants du coin s’étaient approchés et s’amusaient de la situation.
-« Le grand Jackie Pote dans les bras de cette vieille pieuvre débonnaire, c’était un spectacle inédit, trop drôle ! »
-« Oh, mon Chouchouille » continuait Mémère Poulet, toute attendrie, « que de bons souvenirs j’ai avec toi… Et tu te rappelles quand tu avais dit à Mr Thon qu’il ressemblait à un gros spaghetti ! Rooohhh, ça l’avait mis dans une de ces colères, il en était tout rouge ! »
-« Ah ah ah, hi, hi, hi… » faisait maintenant l’assemblée.
Jackie Pote tentait de s’extraire des pattes de Mémère Poulet. Mais celle-ci le tenait tendrement serré contre son cœur, les yeux au ciel, toute à ses souvenirs émouvants.
-« Mé-mé-mé, Mémère Poulet… » parvint-il à articuler d’une voix qui se voulait plus affermie.
-« Oh mon trésor… Et quand je t’ai retrouvé à jouer au toboggan sur le rocher glissant alors que tu étais sensé être à l’école. Je t’avais sermonné, tant et si fort, que le soir, pour me faire pardonner, je t’ai offert une friandise en forme de cœur… »
-« Bouh… » dit Jackie Pote, désespéré, et qui aurait préféré combattre mille assaillants, plutôt que d’affronter Mémère Poulet.
Quand enfin, trois jours plus tard, elle eut épuisé le registre de ses souvenirs, elle laissa Jackie Pote à regret, en lui claquant deux baisers sur les joues.
L’assistance était hilare, certains poissons se tenaient les nageoires de rire, d’autres pleuraient des larmes tant ils avaient pouffé.
Fini les roulements de mécanique, Jackie Pote n’aspirait plus qu’à être petit, tout petit.
Bien sûr, plus personne ne le prenait désormais au sérieux.
Tels étaient les dégâts de Mémère Poulet… Lui qui croyait en avoir fini avec elle… Et bien non, même adulte, elle venait l’embêter et lui gâcher la vie.
Oh grrrhhhh, sacrée Mémère Poulet, il n’en serait donc jamais débarrassé…
A quoi lui servait sa technique ultra poussée d’art martial, s’il ne pouvait résister aux assauts débordants de tendresse de la pieuvre ? Il avait du travail, et cela n’avait rien à voir avec le karaté ou un autre sport de combat…
Il devait grandir tout simplement.












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