Valérie Bonenfant
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Comment sauver sa tête ?
Telle est la question qui se pose en urgence à une pâquerette, lorsqu’elle entend la tondeuse à gazon arriver…
Bigre, c’est chaud !
Mais, que peut donc faire une petite fleur face à cette machine sans pitié?
Beaucoup de choses, en fait… que vous découvrirez en lisant ce conte !
Juvanette était une belle pâquerette sauvage qui avait poussé librement dans un grand pré vert, bien entretenu. Celle-ci ne redoutait rien moins que la terrible tondeuse à gazon qui, dans un boucan d’enfer, ratiboisait tout ce qui dépassait au-dessus de sa terrible lame.
C’était terrible, après son passage, toutes les herbes, fleurs, étaient taillés à vif, tous à la même hauteur, tous raccourcis de manière uniforme.
Les herbes se retrouvaient avec une tige tronc sectionnée à vif. Quant aux fleurs, c’était pire : dans cette histoire, elles y laissaient leurs têtes, aux pétales si joliment colorés.
Mais quelle était cette folie soudaine qui poussait les hommes à tout raser au plus court ? Un besoin de prolonger leur rasage du matin ? Le plaisir de mettre en ordre toutes ces pousses qui grandissaient trop librement ? La volonté d’affirmer qu’ici, c’était eux les chefs, qui décidaient de la juste taille ?
Juvanette venait de faire paraître sa fleur toute neuve, quand, horreur, elle entendit le bruit du moteur tant redouté.
-« Oh non ! Pas ça ! Pas maintenant… Des mois d’efforts à fabriquer ces merveilles de couleur, pour en arriver là : se faire hacher ma fleur et devenir une tige verte comme les autres ? Ah non, alors ! »
Juvanette croisa ses feuilles, d’un air déterminé. Pas question de se laisser faire ! Elle allait réagir, résister contre ce monstre polluant, qui lui faisait si peur.
-« Les amis, unissons-nous ! Vite, la tondeuse s’apprête à venir nous couper. Ne la laissons pas faire, luttons ! »
-« Oui, mais comment ? » demanda un pissenlit, qui n’avait pas envie non plus d’y laisser sa jolie fleur jaune.
-« J’ai une idée ! » lança joyeusement Juvanette, « quand elle arrivera, couchons-nous contre le sol. Ainsi aplatis, elle ne pourra rien contre nous ! »
Dans le pré, cela marmonnait :
-« C’est de la folie ! Nous allons nous attirer les pires ennuis ! Le jardinier va nous en vouloir à mort ! »
-« Oui, dans cette affaire, nous risquons un coup de motobineuse si nous ne faisons pas comme il veut. Vous allez voir, il va nous faire dégager, vite fait bien fait ! »
-« Moi, je crois que ça vaut la peine d’essayer ! » lança une angélique, « je vous suis ! »
-« Moi aussi ! »
-« Moi aussi ! »
-« Moi aussi… »
Dans le pré, des voix s’élevèrent, qui se parlaient pour certaines, pour la première fois, décidées à agir. Justement, la tondeuse approchait.
-« Tenez vous prêts, les amis ! Quand la tondeuse s’approchera de vous, couchez-vous et laissez-la vous passer dessus. Ne vous inquiétez pas : elle n’aura que du vent à tailler ! » recommanda la pâquerette.
L’engin entrait maintenant dans le pré et se préparait à faire son travail.
-« La voilà ! » hurla, tout excité, un trèfle, « ah ah, cette fois, elle ne coupera pas mon chef d’œuvre à cinq feuilles ! »
-« Ciel ! J’ai le trac ! Elle n’est plus qu’à quelques mètres… J’ai peur de ne pas y arriver… » gémit, en tremblotant, une luzerne timorée.
-« Je suis là, près de toi, je vais t’aider ! » proposa solidairement sa voisine, la verveine.
La tondeuse effectua son premier passage, et curieusement remarqua des anomalies : pas le traditionnel bruit des tiges qui cassent, pas l’odeur d’herbe coupée… et quasiment rien dans son sac de réception…
Mais que se passait-il donc ? Pourtant, l’herbe était là, haute, fière, provocante… Une herbe qu’il convenait de couper, sans tarder. Rageusement, la tondeuse effectua un deuxième, puis un troisième passage… Sans succès ! Jamais, elle n’avait dépensé autant d’énergie pour un si piètre résultat !
-« Boudiou ! On dirait qu’elle ne marche plus, cette tondeuse ! Et Gérard qui venait soit disant de me la réparer ! Ah, le coquin ! Je crois qu’il m’a arnaqué ! » râla Nicolas, le jardinier.
Après un ultime passage qui confirma le dysfonctionnement, le jardinier et la tondeuse quittèrent le pré.
-« On a gagné ! » crièrent joyeusement les herbes et les fleurs du pré, « ils sont partis, et nous, nous avons toujours notre taille… Hip hip hourra ! »
Juvanette et ses amis du pré connurent quelque temps de répit, où ils purent à loisir profiter des beaux jours et du plaisir de grandir. Chaque végétal put alors enfin montrer le meilleur de lui-même, ce qu’il était capable de créer, une fois devenu grand : des pompons duveteux, des fleurs soyeuses, des grappes multicolores, des feuillages irisés…
Jamais, le pré n’avait été aussi beau ! De nombreux promeneurs s’y arrêtaient, éblouis par cette beauté… Même le jardinier, revenu au pré avec la tondeuse et Gérard, le réparateur, n’y fut pas insensible.
-« Oh le pré ! Je ne l’avais jamais vu aussi beau… Toute cette diversité, toutes ces couleurs, toutes ces merveilles… » s’émerveilla Nicolas.
-« Nicolas, je crois que tu m’as fait déranger pour rien… Ta tondeuse, même si elle marchait bien, il faudrait la mettre au rebut, tant ce serait un crime de couper tant de beauté ! Tu sais Nicolas, c’est un service que je t’ai rendu, en la laissant en panne… ! »
Ca, c’était un peu fort !
Mais pour Juvanette et ses amis, c’était la liberté gagnée, et la joie d’avoir sauvé leurs têtes pour l’éternité…et le plaisir des yeux !