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La fourmi alpiniste

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Valérie Bonenfant
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Un conte où il s’agit de respecter le désir d’autrui…
Une fourmi escalade les arbres, comme des alpinistes grimpent les sommets.
A son palmarès, figurent déjà l’ascension d’un pommier, d’un cerisier, d’un platane…et bientôt d’un jujubier !
Mais, celui-ci se met à parler, et il râle : il n’a pas du tout envie de servir de mur d’escalade !

Somouère était une fourmi qui avait une passion : l’alpinisme. Pour elle, pas question de se déplacer à plat, d’un point à un autre. Elle, ce qu’elle aimait, c’était grimper à la verticale, tout droit vers le ciel. Sa spécialité, c’était l’escalade des arbres.
A son palmarès, elle avait plusieurs ascensions prestigieuses : celle du pommier Gold, connu pour ses multiples branches emmêlées qui en faisaient un vrai labyrinthe. Celle du non moins célèbre cerisier Saintonge, réputé pour ses brindilles cassantes, où la fourmi avait failli, plus d’une fois, se rompre le cou... Et celle beaucoup plus impressionnante du platane Feuillu, qu’elle avait commencé au printemps et terminé en hiver, tant il était immense.
Facile au début de monter le long du tronc, à l’ombre du doux feuillage bruissant. Mais, quand l’automne vint et dégarnit complètement l’arbre de ses feuilles, la pauvre Somouère se retrouva seule, au milieu des branches dénudées. Brrrh, plutôt lugubre… Elle atteignit le haut de l’arbre sans plaisir, pressée de redescendre vers des températures plus clémentes.
Un jour, elle décida de monter le long du jujubier. On lui en avait beaucoup parlé, de ses piquants acérés, de ses fruits succulents et de son intelligence exceptionnelle… Car cet arbre-là avait la réputation de parler un langage évolué, du même type que celui de ces animaux à deux jambes qui se promenaient dans le jardin.
Somouère décida donc de se lancer à l’assaut de cet arbre exceptionnel.
- « Trois, deux, un… C’est parti! » lança-t-elle, avant d’attaquer l’ascension du tronc très raide.
- « Ahan, ahan, ah… » souffla-t-elle, un peu plus tard, dans l’effort.
- « Quoi? Qu’entends-je? » s’étonna une voix quelque part.
- « Oh hisse, la saucisse! » continua la fourmi, imperturbable dans sa trajectoire.
Puis :
- « Un kilomètre à pied, ça use, ça use… Un kilomètre à pied, ça use les souliers! »
- « Mais, qu’est-ce que tu fais sur mon tronc, toi…? Qui t’a permis de grimper ainsi ? » demanda le jujubier.
Ah oui, c’était vrai! Il parlait! Il allait falloir lui répondre… Somouère s’arrêta un instant.
- « Je viens faire ton ascension! C’est un nouveau défi que je me suis lancée! Braver tes piquants, goûter tes fruits, discuter avec toi… »
- « Un défi? Sur mon dos? Hé, mais je n’en ai pas forcément envie, là, maintenant! » protesta le jujubier.
- « Envie? Mais depuis quand les arbres ont-ils des envies? Vous n’êtes que des végétaux qui poussaient, pas des êtres avec des désirs… » argumenta la fourmi.
- « Mais qu’en sais-tu, en réalité? Il me semble que tes conclusions sont un peu rapides sur ce que nous sommes… » renchérit l’arbre.
- « Je sais ce que tout le monde raconte, et ce que je vois… » avança encore l’insecte.
- « Ah, hé bien, te voilà bien renseigné, alors… » ironisa le jujubier, « alors moi qui suis un arbre, je te dis que nous sommes des êtres pleins d’envies, et que nous souhaitons que celles-ci soient respectées… Je te demande donc de redescendre de mon tronc… »
Ah, grrrh… Pas évident de faire avec l’intelligence des arbres ! C’était mieux quand ils ne parlaient pas! Au moins, elle pouvait grimper tranquille, sans se préoccuper de leurs états d’âme.
Ah, mais elle y pensait maintenant : et si le pommier avait emmêlé ses branches exprès pour l’empêcher de monter ? Et si le cerisier lui avait cassé volontairement ses brindilles pour la faire dégringoler ? Et si, tout simplement, eux non plus, n’avaient pas eu envie de servir de sommet d’escalade à une fourmi, uniquement préoccupée par sa passion?
Quant au platane, à y repenser, le changement de saison n’expliquait pas à lui seul que son ascension ait été aussi rude…
Bien sûr, cela lui apparaissait clairement maintenant : ils n’avaient pas envie de coopérer!
Alors, Somouère redescendit précipitamment du tronc du jujubier.
- « Toutes mes excuses, monsieur le jujubier! Je ne voulais pas vous gêner avec ma pratique. Ne vous inquiétez pas, je n’escaladerai plus jamais un arbre, sans son accord… »
- « Parfait, petite fourmi! Je vois que tu as compris une chose importante : respecter toujours le désir de l’autre. Alors, permets-moi, pour fêter cet apprentissage, de t’inviter à faire mon ascension au printemps prochain. A cette occasion, je te promets de te garder l’une de mes plus belles jujubes, une merveille de goût dont tu me diras des nouvelles… »
Et voici comment Somouère entreprit les plus fabuleuses ascensions qu’elle n’ait jamais réalisées tout au long de sa carrière, avec l’accord amical et la coopération géniale des êtres sur lesquels elle pratiquait désormais l’alpinisme.












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