Valérie Bonenfant
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Quel étonnement ! Les ongles ne poussent plus ! Pire, voilà qu’ils se mettent à clignoter !
Mais quelle est donc cette étrangeté ? Une grève, tout simplement…
Ceux-ci veulent protester contre la conduite des hommes, à bien des égards, critiquable…
Comme chacun sait, les ongles ne s’arrêtent jamais de pousser. Quels que soient les évènements, bons ou mauvais, qu’importe la météo, ou encore qu’on soit bien ou mal luné, ces petits bouts de corne continuent à grandir.
Et pourtant, un jour, il se produisit quelque chose d’inimaginable : les ongles se mirent en grève et refusèrent de pousser davantage.
Ils prétextèrent qu’ils en avaient assez de suivre le rythme inéluctable du temps, que leur croissance ne servait à rien, qu’ils ne pouvaient agir contre la folie des hommes. Alors, ils avaient décidé de cesser de grandir.
C’était leur manière à eux de dire non à la violence toujours plus forte de leurs propriétaires, à leurs guerres imbéciles, et à leur destruction de la planète. Leur démence allait trop loin.
Ce n’était plus possible, il fallait faire quelque chose.
Alors, les ongles s’étaient mobilisés. D’un accord international, à l’unanimité, à minuit ce jour-là, les ongles cessèrent de croître.
Bien sûr, les hommes ne s’en aperçurent pas tout de suite. Certains le remarquèrent dès la semaine suivante, d’autres plusieurs mois après. Enfin, quelques rares ne s’en rendirent même pas compte !
Mais quand cela fit la une des journaux, on commença à s’y intéresser. Dans la presse, on pouvait lire : « Les ongles ne grandissent plus, c’est la fin de l’industrie des ciseaux à ongles ». Ou bien : « Les ongles ras, la planète a gagné en hygiène ! ». Ou encore : « Le mystère des ongles qui ne poussent plus : l’inspecteur Sherlock enquête… ».
Aucun n’avait compris qu’il s’agissait d’une grève. Les hommes continuaient leur train-train guerrier, aveugles et sans conscience. Les ongles en étaient navrés :
-« Quels balourds, ces hommes ! Que faut-il donc faire pour parvenir à les alerter sur leurs méfaits ? » demanda l’un.
-« Nous aurons fait ce que nous aurons pu, nous ne pouvons quand même pas nous transformer en sonnettes d’alarme… » dit un autre.
-« Oh, mais ça me donne une idée » s’exclama un troisième, « puisqu’ils ne sont pas plus préoccupés que ça par notre absence de croissance, je propose que nous clignotions sur leurs doigts. Là, ils ne pourront pas feindre d’ignorer le cours des choses ! »
Aussitôt, l’idée fut diffusée aux milliers d’ongles du monde entier. A minuit, chacun se transforma en mini gyrophare.
Ce fut du plus bel effet. Là, cette dame au restaurant qui mangeait ses spaghettis avec sa fourchette, soudain éclairée de lumières clignotantes. Ici, ce conducteur de travaux sur sa grue, qui confondait ses doigts avec la lanterne de son engin. Et là, ce colonel militaire qui manqua s’étrangler en voyant son armée se mettre à clignoter, telle une gigantesque guirlande de Noël.
L’effet cette fois, fut immédiat, et important. Tous les médias ne parlaient plus que « des ongles aux étranges lueurs » ou « de la pollution qui avait détraqué la nature », ou de « comment en était-on arrivé là ? ».
Enfin, la prise de conscience germait. Tout n’était donc pas fichu ! L’espoir était enfin de mise. Ouf ! Il était temps.
Les hommes calmèrent alors le jeu. Ils fixèrent leur attention sur leurs ongles, exclusivement. Plus de guerres, moins d’inventions polluantes, moins de bassesses…
Ils étaient désormais centrés sur leurs bouts de doigts. Ils avaient remarqué que leur changement d’habitude vers le bien, avait un effet positif sur le clignotement de leurs ongles.
Moins ils étaient violents, et moins ça clignotait. C’était clair. Le monde s’améliora ainsi considérablement. Les ongles jugèrent bientôt qu’ils pouvaient cesser leur grève, et reprendre le rythme normal des choses.
Tout alla bien pendant cinq générations, où la mémoire des évènements fut portée. Mais hélas, avec l’arrivée de la sixième, le souvenir des faits s’effrita, et le fonds mauvais de l’homme réapparut.
Aïe, aïe, aïe, il y avait de fortes chances que l’histoire, malheureusement, se répéta.
Mais peut-être que, cette fois, ce seront les cheveux qui se mettront en grève, en refusant d’abord, eux aussi, de pousser, puis en prenant de drôles de couleurs.