Valérie Bonenfant
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Un conte où trop de facilité conduit à la servilité…
Une mouette se prête au jeu de la nourriture facile, apportée par un papi.
Certes, c’est goûteux, mais il faut patienter, et la concurrence est rude…
Alors, Lamédée redécouvre le plaisir de la pêche, en toute liberté…
Lamédée était une mouette gagnée par le vent de la liberté. Plus qu’une autre, elle aimait planer dans les airs, sans contrainte ni mission à accomplir.
Quand elle avait faim, elle plongeait se servir dans la mer, quand elle avait soif, elle faisait un détour par la fontaine la plus proche, quand elle était fatiguée, elle se reposait sur le premier ponton venu. Pour elle, pas d’itinéraire fixé à l’avance, pas de point de chute identifié.
Elle voguait au gré du vent et des courants. Un jour, elle rencontra Tardie, une autre mouette, qui lui raconta son plan fabuleux.
-« Tous les matins, je me rends sur le plage de la Garoupe. A la même heure, un papi arrive et nous sert un repas délicieux : l’hiver, du pain beurré, l’été, des tartines à la crème d’anchois, un régal ! Quand on a goûté, on ne peut plus résister : les poissons de la mer, avec leurs arêtes et leur queue, sont moins bien savoureux… »
Tentée, Lamédée se rendit au rendez-vous, avec Tardie. Comme prévu, le papi se pointa à l’heure, un sac rempli de victuailles pour les oiseaux. Des colonies entières de volatiles l’attendaient, impatiemment.
Bientôt, la distribution commença. Quelle ruée, alors, sur les merveilleux bouts de pain lancés à la mer. Lamédée, bousculée, voulut en saisir un, mais n’y parvint pas, se faisant à chaque fois prendre de vitesse. Généreuse, Tardie l’aida.
-« Tiens, goûte-moi ça et dis-moi ce que tu en penses… »
Lamédée mit le pain dans sa bouche et le savoura. Certes, c’était fameux ! Du bon pain bien croustillant, recouvert d’une épaisse couche de beurre… Délicieux ! La mouette se délecta.
-« Ah, tu vois que mon plan est précieux ! N’en parle pas trop autour de toi, car ce n’est pas bon qu’il y ait trop de monde… La concurrence est déjà rude ! »
Pour regoûter au délice, Lamédée arrêta sa course et s’évertua à revenir au rendez-vous. Cette fois, les deux amies étaient arrivées en avance, histoire d’être bien placées pour la distribution.
Elles étaient prêtes. Quand le papi arriva, à l’heure habituelle, du monde l’attendait. Content de son succès, il lança généreusement en l’air des pleines poignées de pain. Zut de zut, rien à faire, face à l’afflux, Lamédée ne parvenait pas à attraper la moindre petite miette.
Tardie, occupée à essayer de récupérer un morceau pour elle-même, ne l’aida pas. La distribution arrivait à la fin, et toujours rien à se mettre dans le bec.
Quelle déconfiture ! De déception et de colère, Lamédée lâcha un gros jet de caca, en plein sur les cheveux du papi. Celui-ci reçut le shampoing dégoulinant, avec dégoût. Une goutte lui tomba même dans l’œil. Beurk ! Quelle saleté ! Fichus oiseaux !
Ah, ils n’étaient pas prêts de le revoir, ces volatiles imbéciles. Si c’était comme ça qu’ils le remerciaient, lui qui avait été si gentil avec eux… Tant pis, il irait nourrir les chats errants, eux sans doute, seraient plus reconnaissants…
Les mouettes, fâchées contre Lamédée, responsable de la perte de la belle opportunité de paresse, durent reprendre la pêche. Tardie, elle aussi, la réprimanda :
-« Si j’avais su, Lamédée, je ne t’aurais pas emmené. Tu nous as tout fait perdre. Quel dommage ! Vraiment, je regrette… »
Mais Lamédée, elle, ne regrettait rien. Comment avait-elle pu s’aliéner à cet homme ridicule ? Tout ça parce qu’il donnait de la nourriture facile ! La liberté valait tellement plus ! Pas de contrainte d’heure, pas de compétition, que du plaisir…
Et la pêche, c’était autrement plus pimenté que d’ouvrir simplement le bec pour gober du pain… Comment avait-elle oublié le suspens du plongeon, fructueux ou non, la joie de la découverte d’un nouveau lieu poissonneux, le plaisir de déguster le poisson dans les airs…
Libérée, Lamédée secoua ses ailes voluptueusement. C’était trop bon la liberté !
Alors, elle prit la résolution que désormais, elle ferait caca sur tout ce qui entraverait, de près ou de loin, sa liberté.