Valérie Bonenfant
Partager
Est-on voué à vieillir seul quand on a consacré sa vie à voyager en solitaire ?
La réponse de ce conte est non, car une vieille moule exploratrice fatiguée va découvrir sur le tard, une famille chaleureuse et de vrais amis !
Un conte où l’espoir est de mise…
Frite était une moule accrochée sur un rocher de la mer Méditerranée. Elle avait grandi là, bercée par le doux clapotis des vagues, dans une eau rarement en colère. Un jour, elle eut envie de voyager.
-« C’est décidé ! Je pars aujourd’hui voir du pays. Je vais m’embarquer sur le premier bateau venu… Et après, vogue la galère ! » dit-elle tout excitée.
-« Quoi ? Tu vas partir comme ça… Mais bonne Mère, tu ne sais même pas où aller… » s’exclama Luce la sardine.
-« Et ta mère, tu y as pensé ? Comment crois-tu qu’elle va réagir à ton départ ? Un coup de chagrin, voilà ce que tu vas lui donner ! » l’houspilla Tom le thon.
-« Et pour faire quoi, vas-tu partir ? On n’est pas bien ici, au soleil, sur notre rocher, sous le bon climat de la Méditerranée ? » tenta de la raisonner Marcelle l’arapède.
Mais Frite avait pris sa décision. Elle voulait voir du pays. Si elle ne le faisait pas maintenant, elle le regretterait toute sa vie. Alors, elle confectionna son baluchon, et se prépara au départ. Justement, un beau voilier approchait. Sûr qu’avec des voiles aussi gonflées, il devait accomplir de grands voyages ! Le moment fut venu des adieux.
-« Ciao Bella ! Et surtout, quand tu en as assez de traverser les mers, tu reviens vers nous… C’est chez toi, ici ! » lui dit émue, Luce la sardine.
-« Mamamilla ! Que je n’aime pas les au revoirs… Ça me rend tellement triste ! On va bien penser à toi, tu sais, petite, essaie de ne pas nous oublier non plus ! » s’étrangla Marcelle, d’émotion.
-« Allez, vaille ! Faut y aller maintenant, pitchounette… Sinon, ton bateau, il va partir sans toi ! Courage, va, ça va aller ! » affirma, d’une grosse voix chargée, Tom le thon.
Frite embrassa tout le monde, une larme perlant de ses coquilles, et fila sans se retourner, vers son bateau voyageur. L’aventure commençait ! Comme c’était grisant de voguer ainsi, à toute vitesse, dans les flots ! Frite s’accrocha solidement à la coque, pour ne pas être débarquée en route. A côté d’elle, d’autres voyageuses étaient aussi montées. Une huître qui ne tarda pas à se présenter sous le nom de Hulette, et une arapède qui se prénommait Piégeuse.
-« Bonjour ! » lança celle-ci, « alors, tu es prête pour le grand voyage vers l’océan ! »
-« L’océan ? Oh, chouette ! Je n’en espérais pas tant ! » répondit Frite.
-« Ce n’est pas pour tout de suite… Faut d’abord qu’on descende tout en bas de l’Espagne, puis qu’on franchisse un détroit, et ensuite, ce sera bon, on mouillera dans les eaux océaniques… » expliqua Hulette l’huître.
Waouh ! Quel beau voyage, cela promettait ! Effectivement, Frite connut de nombreux ports où elle croisa de nombreux coquillages, en voyage comme elle. Chacun racontait ses pérégrinations à travers les mers du globe, et Frite se dit qu’une vie ne suffirait pas à connaître tout ça…
Un jour, sa route croisa celle de Victère, une vieille moule à la coquille toute polie par les voyages.
-« J’aimerais tellement me reposer un peu, maintenant… Mais je n’ai pas de chez moi, et personne qui ne m’attende nulle part… »
-« Peut-être » dit Frite, « mais, ce qui compte, ce sont vos voyages… »
-« Pfft ! Mes voyages ! La belle affaire ! Qu’est-ce qu’il m’en reste de mes voyages, à part quelques souvenirs nichés dans ma mémoire défaillante, et quelques traces de sel sur ma coquille… Ce n’est rien à côté d’un bon chez soi, et la compagnie d’êtres chers… Certes, j’ai voyagé ! Mais aujourd’hui, je suis seule… Bouh, tellement seule ! » gémit la vieille moule.
-« Hey, il ne faut pas être triste comme cela ! J’ai une idée, je vais vous ramener chez moi ! Vous allez voir, c’est un vrai petit coin de paradis ! Quant à ma famille et mes amis, ils seront heureux de vous accueillir parmi eux ! » lui proposa-t-elle, enthousiaste.
-« Pfft ! Qui voudrait bien s’intéresser à une vieille moule fatiguée, comme moi ! » dit, un brin désabusée, Victère.
-« Allez, voilà justement le « Maréchal » qui se pointe… Il va partir pour Marseille. Juste notre destination ! Embarquons ! »
La vieille moule se laissa tirer par la barbe. Frite l’arrima solidement à la coque, et s’attacha elle-même avec des liens épais. Nouveau voyage, mais cette fois, en sens inverse ! Sur la route, Victère y alla de ses commentaires expérimentés. La côte, elle la connaissait mieux qu’un cartographe !
-« Tiens là, tu vois, la belle crique ! Hé bien, figure-toi qu’on ne peut pas y aller parce qu’elle est réservée aux oursins ! »
-« Et là, un coin dangereux pour les moules, car toujours fréquenté par des pêcheurs amateurs de notre chair orange… »
-« Prépare-toi à avoir un coup de froid, car on va croiser un courant glacial… Là, nous y sommes, ça ne devrait durer que quelques minutes… »
Frite savoura ainsi de tous les pores de sa coquille, ce qui allait être sans doute son dernier voyage.
Parvenue à son rocher, elle fut accueillie par de nombreuses acclamations.
-« La petite est de retour, hourrah ! »
-« Merveilleux ! Mais on dirait qu’elle a maigri, la pauvrette ! Je m’en vais tout de suite lui concocter une soupe ragaillardissante ! »
-« Ah Bonne Mère, Tu dois en avoir des choses à nous raconter…Alors té ! On ouvre nos écoutilles et on t’écoute ! »
Frite se trouvait ainsi très chaleureusement entourée. Dans son coin, Victère contemplait tout ça, avec attendrissement… Comme elle aurait aimé un accueil pareil ! Mais la famille et les amis, ce n’était pas pour elle, elle n’avait rien bâti pour cela ! Tant pis pour elle, elle s’apprêtait à rembarquer vers d’autres destinations…
Mais, soudain, elle fut entourée d’une foule. Que se passait-il ? Tout ce monde autour d’elle…
-« Bienvenue chez nous ! » lui lança une sardine.
-« Je vous présente Luce, Tom et plein d’autres… Vous verrez, ils n’ont pas inventé l’eau chaude, mais ils sont bien braves quand même… »
-« Dis qu’on est couillon, tant que tu y es ! Bonne mère, quelle calamité celle-là ! Tu vas réussir à la faire partir notre voyageuse … »
Partir ? Ah ça non ! Victère n’en avait pas du tout envie ! Elle était trop heureuse d’avoir trouvé une vraie famille et des amis. Elle vécut ainsi heureuse, le restant de ses jours, sur le beau rocher de la Méditerranée, parmi la chaleur des siens, désormais …