Valérie Bonenfant
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L’histoire des cousines des célèbres charentaises !
Les parenthèses ne se chaussent qu’à un certain degré de maturité.
John, un grand explorateur s’apprête à les enfiler.
Mais à peine ses pantoufles mises, voilà qu’il s’ennuie…
Il va alors partir à la découverte d’un monde qu’il ne connaissait pas…et qui pourtant est tout près de lui !
Les parenthèses étaient des pantoufles qui ne se chaussaient que lorsqu’on avait un certain âge, qu’on disposait d’un degré de maturité avancé. Il en existait une paire pour chacun, formée exactement aux pieds qui allaient venir dedans.
-« Pour nous, c’est pour bientôt, c’est sûr ! Depuis le temps que nous l’attendions, nous en sommes toutes excitées ! » dirent les parenthèses marrons.
-« Ah oui ? Et savez-vous comment il s’appelle ? » questionnèrent les parenthèses rayées.
-« Il nous semble que c’est John, mais nous n’en sommes pas sures. Bientôt, nous serons avec lui alors nous aurons tout le temps de le lui demander… Enfin, nous serons réunis ! »
Les parenthèses marrons attendaient leur « John » depuis plusieurs années. Apparemment, pour lui, la maturité avait été longue à venir.
Faut dire que John était un explorateur de renom. Il avait parcouru le monde entier, à l’affût de la plus petite découverte. L’Amérique, l’Afrique, l’Asie n’avaient plus de secrets pour lui. D’Australie, il avait ramené plein de souvenirs, des terres immenses et des îles paradisiaques. Quant à l’Arctique, il l’avait enchaîné derrière l’Antarctique, et ma foi, il n’avait pas trouvé beaucoup de différences entre les deux pôles pourtant diamétralement opposés : du blanc partout, des phoques, des pingouins… L’Arctique ne l’avait pas surpris, et c’était ce qui le poussait aujourd’hui vers ses parenthèses marrons.
Pourtant, il s’était bien juré de ne jamais les chausser. C’était vrai, quoi ! Ces pantoufles marrons n’étaient pas pour lui. Imaginez, un aventurier avec, aux pieds, des douillettes mules…
C’était évident, ça n’allait pas ensemble ! Mais, maintenant, il semblait que le moment fut venu. Ses derniers voyages ne lui avaient pas procuré le frisson tant aimé de la découverte. Son œil n’avait pas pétillé quand il avait pour la première fois regardé les paysages du continent blanc.
Tant pis, il allait passer à autre chose… Ah, voilà qu’il apercevait ses parenthèses marrons, soigneusement rangées côte à côte, prêtes à l’accueillir.
Un peu plus loin, il aperçut des parenthèses rayées, mais celles-ci n’étaient pas pour lui. John allongea ses jambes et pointa ses pieds pour glisser plus facilement à l’intérieur. Plus que quelques mètres, John paniqua : était-il sûr ?
Trop tard, le voilà les pantoufles aux pieds, bien enveloppés dans un cocon moelleux.
-« C’est vrai que c’est bien confortable, ces parenthèses-là. Cela fait du bien de reposer ses pieds voyageurs. Enfin, ils vont pouvoir se laisser aller… »
Il faut dire que les parenthèses marrons se donnaient du mal pour recevoir leur hôte. Doux massages, caresses enveloppantes, chaleur légèrement pulsée. Cette première rencontre devait être inoubliable et sceller à jamais leur union.
John et ses parenthèses connurent ainsi des premiers moments de plaisir et de bonheur partagé. Finalement, ils étaient heureux de se retrouver.
Mais, au bout de quelques mois, John manifesta des signes d’ennui.
-« Je suis bien chez vous » dit-il, « mais l’action me manque. J’ai les pieds qui me démangent d’aller courir le monde… »
-« Voyons John ! » répondirent les parenthèses, « tu as tout vu dans tes voyages. Pas un coin de terre qui ne te soit étranger. Où veux-tu donc aller ? »
-« Je ne sais pas, quelque part, mais je ne puis plus rester là. »
Les parenthèses marrons tentèrent tant bien que mal de le distraire : cassettes video de voyages, discussion avec les autres parenthèses rayées, depuis habitées, séjour devant la cheminée… Mais rien n’y fit. John dépérissait. A l’intérieur des pantoufles, ses pieds s’amaigrissaient…
-« Nous voilà bien ! A peine arrivé, v’là qu’il veut repartir ! » gémirent les marrons.
-« Sortez-le un peu dans le jardin ! » proposèrent les rayées.
-« Bonne idée ! Nous allons l’aérer ! »
Et voilà, John et ses mules, dans le jardin. Sans conviction, John se promena dans les allées.
-« Pssst ! Pssst ! » entendit-il, tout à coup.
-« Hein ? Qui lui parlait ? »
-« C’est moi, Joliette, la coccinelle, est-ce vrai que tu as fait plein de voyages ? Pourrais-tu me dire comment sont mes cousines d’Asie ? »
-« Heu, je ne sais pas… » dit John, surpris.
-« Et les fleurs, sont-elles aussi bonnes à butiner qu’ici ? »
-« Et les arbres, perdent-ils aussi leurs feuilles en hiver ? »
-« Et les oiseaux, sont-ils autant voraces que par ici ?... »
Bigre ! Toutes ces questions auxquelles il ne pouvait pas répondre.
-« Mais qu’as-tu donc vu dans tes voyages ? Pas grand-chose, on dirait… Bon, moi, je te propose de te faire découvrir mon jardin. Et crois-moi, il y a de quoi faire… »
Et voilà comment John, l’explorateur, passa le restant de sa vie à découvrir, avec ses parenthèses marrons, le jardin attenant à sa maison.
Cela fait cinquante ans que ça dure, et je peux vous dire qu’aujourd’hui encore, il continue à s’émerveiller de tout ce qu’il y découvre !